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UN MYSTÈRE EN CACHE UN AUTRE

jeudi 27 septembre 2018, par rogertempete

UN MYSTÈRE EN CACHE UN AUTRE

Mes lecteurs me pardonneront si je m’écarte un peu de Coulombs, mon sujet principal. Encore que...l’un des protagonistes de cette affaire a sans aucun doute traversé notre village une ou plusieurs fois.

Je veux parler de l’affaire des bandits d’Orgères. Dans la mémoire des paysans, ceux qu’on appelait les "chauffeurs d’Orgères " ont laissé des souvenirs vivaces et dans les années 1950, à Coulombs, on racontait aux enfants leur histoire qui servait d’exemple pour ce qu’il ne fallait pas faire dans la vie afin de ne pas risquer la prison ou le couperet de la guillotine.

Cette triste bande forte d’une centaine de brigands rançonnait les paysans en utilisant la ruse, la force, la torture et parfois l’assassinat. On les surnommait les chauffeurs car pour faire avouer où se trouvait les cachettes de l’argent, ils torturaient leurs victimes en leur brûlant les pieds.

Ils ont agi durant de nombreuses années dans les nouveaux départements d’Eure-et-Loir, du Loiret et le grand département de Seine-et-Oise qui existait alors en 1798 année de leur arrestation. Il s’agissait pour la plupart de pauvres gens, ceux qu’on appelait les gueux, les sans domicile fixe, les colporteurs, Ainsi, ils se déplaçaient beaucoup et vivaient et se cachaient dans les forêts pour échapper aux gendarmes.

Leurs féroces agissements ponctués de crimes odieux inquiétèrent la population au point de forcer le ministre de la justice à prendre des mesures pour l’extermination des brigands et le rétablissement de l’ordre.

L’un des leurs se fait prendre en janvier 1798 et finit par parler, donner des noms, indiquer des planques. Trois cents personnes sont arrêtées, les brigands et des membres de leurs familles considérés comme pouvant être leurs complices, les receleurs et des personnes ayant pu aider les brigands.

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Couverture du livre d’A.F. COUDRAY-MAUNIER (réédition)

Après dix huit mois d’enquête, des charges sont retenues à l’encontre de quatre-vingt-deux prévenus emprisonnés et trente-trois contumaces non arrêtés tandis que soixante quatre autres personnes décédées dans l’intervalle seront dénommées comme ayant fait partie de la bande et coupables de différents délits.

Ouvert en mars, le procès n’a prit fin qu’en juillet 1800. Les jugements sont sévères mais sans aucun doute équitables puisque dix-neuf acquittements sont prononcés. Deux coupables âgés de moins de seize ans à l’époque des faits sont acquittés comme ayant agi sans discernement mais conduits dans une maison de correction durant trois ans.

D’autres coupables sont condamnés en fonction de leur implication à des peines de un à deux ans de prison, de dix à vingt-quatre années de réclusion, de seize à vingt quatre années de fers.

Enfin, vingt trois coupables convaincus d’être auteurs d’assassinats, vols avec violence, attaques à dessin de tuer sont condamnés à la peine de mort dont trois femmes. Deux condamnés s’étant pendus dans la prison, vingt-et-une exécutions ont eu lieu le 12 vendémiaire an IX ( 4 octobre 1800) sur la place du Marché aux Chevaux à Chartres où la guillotine avait été installée.

Ce court historique est issu de deux livres que j’ai consultés. Le plus ancien date de 1883 et s’appelle "Histoire de la Bande d’Orgères" par A.F. COUDRAY-MAUNIER. L’auteur retrace les forfaits de cette bande qui aurait pu sévir dès 1760 et jusqu’en 1798 avec plusieurs chefs à sa tête et donne le déroulement du procès. Le second ouvrage s’intitule "L’affaire d’Orgères" par André ZYSBERG et a été édité en 1985 par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir. C’est un dictionnaire biographique des 310 hommes et femmes arrêtés ou détenus dans l’affaire d’Orgères.

Ces deux ouvrages mentionnent François BUREAU qui aurait habité Nogent-le-Roi avec son épouse Marie-Jeanne TONDU venant d’Ormoy. C’est bien là que commence le mystère dont une infime partie se trouve résolue.

A.F. COUDRAY-MAUNIER écrit : "Un des contumaces de la bande d’Orgères, BUREAU François dit François le serrurier, né à Vernouillet (Eure), et domicilié à Nogent-le-Roulebois (Eure-et-Loir), accusé de sept délits, dont cinq assassinats non consommés, avait été arrêté à son domicile, avec sa femme Marie-Jeanne TONDU, le 29 thermidor an VI, et conduit dans la maison d’arrêt de cette commune. Dès le soir même, trompant la vigilance de ses gardiens, il avait trouvé moyen de s’évader à l’aide d’escalade, et n’avait pas reparu depuis, lorsque deux mois après l’exécution de ses complices, s’étant aventuré dans les environs de son ancienne résidence, il fut reconnu et arrêté. Mis en jugement seul, il fut reconnu coupable de nombreux délits, et condamné à la peine de mort par le tribunal criminel de Chartres. Il reconnut la justice de sa peine, et fut exécuté sur la place d’Armes (Place des Halles) le 19 germinal an IX ( 8 avril 1801)". François BUREAU est nommément désigné dans l’attaque de la ferme de BOUTET sise à Saint-Léonard, commune de Germignonville le 20 germinal an V (9 avril1796) où trois personnes sont blessées par les bandits.

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Acte de décès de François BUREAU

André ZYSBERG rédige ainsi la notice biographique ; "BUREAU François surnommé François le serrurier ; natif de Vernouillet, canton de Triel-sur-seine (Seine-et-Oise) époux de Marie-Jeanne TONDU ; colporteur ; demeurant à Ormoy, canton de Nogent-le-Roi ( Eure-et-loir) ; Arrêté chez lui et écroué à Chartres en thermidor an 6. Cité dans l’acte d’accusation comme ayant participé à deux vols et six attaques de maison ou de fermes. Évadé de sa prison le 30 thermidor au lendemain de son premier interrogatoire donc contumax. Il fréquentait les foires et marché "ayant un bourriquet pour le transport de ses marchandises" Il a "roulé" six mois avec Marie-Jeanne TONDU avant de se marier avec elle en octobre ou novembre 1797, dans la commune d’Ormoy ( Eure-et-Loir).

On le constate à la lecture de ces deux extraits, la vérité historique est parfois difficile à cerner ; né à Vernouillet dans l’Eure pour l’un, né à Vernouillet dans la Seine-et-Oise pour l’autre ; domicilié et arrêté à Nogent-le-Roi pour l’un, domicilié et arrêté à Ormoy pour l’autre ; conduit à la prison de Nogent-le-Roi d’où il s’évade le soir même pour l’un ; écroué à la prison de Chartres d’où il s’évade au lendemain de son premier interrogatoire pour l’autre.

L’arrestation de François BUREAU a une répercussion sur la famille de sa femme à la lecture d’autres notices biographiques.

Sa femme, Marie-Jeanne TONDU est arrêtée avec lui. Sa notice biographique indique : "TONDU Marie-jeanne épouse de François BUREAU, fille de Marie-Jeanne MARCEAU et de Louis TONDU ; colporteuse ; demeurant à Ormoy, canton de Nogent-le-Roi (Eure-et-Loir) ; Écrouée à Chartres le 3 fructidor an 6 ; Prévenue d’être associée à la bande d’Orgères ; mais aucune charge précise n’a été relevée contre elle. Libérée ou décédée en prison (date indéterminée)". Elle ne figure pas dans l’acte d’accusation du tribunal et on ne sait pas ce qu’elle est devenue.

Sa belle-mère, Marie-Jeanne MARCEAU est également arrêtée. Sa notice biographique indique : " MARCEAU Marie-Jeanne surnommée la Mère Marie-Jeanne ; née vers 1752 à Bleury, canton de Maintenon (Eure-et-Loir) ; Épouse de Louis TONDU, mère de Marie-Jeanne et de Louis-François TONDU ; colporteuse ; demeurante à Ormoy, canton de Nogent-le-Roi (Eure-et-Loir) ; Arrêtée et écrouée à une date indéterminée. Elle n’apparaît que sur la liste imprimée des femmes prévenues. On lui reprochait sans doute des liens de complicité avec ceux de la bande d’Orgères : sa fille Marie-Jeanne TONDU n’avait-elle pas épousé l’un des brigands François BUREAU, dit François le serrurier, qui s’était échappé de sa prison. Néanmoins aucune charge précise n’a été relevée contre elle et son nom ne figure pas dans l’acte d’accusation. Nous ignorons également ce qu’elle est devenue. Elle a du être relâchée (à moins qu’elle soit morte en prison) ou bien renvoyée devant un tribunal de police correctionnelle pour cause de vagabondage".

Son beau-frère Louis François TONDU est emprisonné. Sa notice biographique indique : "TONDU Louis François surnommé François-Marie-Jeanne ou le Greluchon ; né vers 1778 à Épinay-sur-Orge, canton de Sainte-Geneviève-des-Bois (Seine-et-Oise) ; fils de Marie-Jeanne MARCEAU et de Louis TONDU ; garçon de cour ; sans domicile fixe, demeurant chez son maître à Morigny-Champigny, canton d’Etampes (Seine-et-Oise) ; Arrêté à Morigny-Champigny le 10 frimaire an 7. Ecroué à Chartres le 21 frimaire an 7 ; accusé d’avoir participé à une tentative de vol nocturne avec effraction. Jugé et acquitté le 9 thermidor an 8 par le tribunal criminel d’Eure-et-Loir.

La consultation des documents évoqués dans ces notices permettent en croisant les différentes sources de répondre à quelques interrogations.

L’acte décès de François BUREAU indique le lieu de sa naissance qu’on trouve effectivement dans le registre d’état civil de Vernouillet (Seine-et-Oise) à la date du 19 avril 1778. On y lit aussi qu’il demeurait à Nogent-le-Roulebois.

On découvre l’acte de naissance de Louis François TONDU dans le registre paroissial d’Epinay-sur-Orge à la date du 22 avril 1778 qui confirme qu’il est le fils de Louis TONDU, marchand forain, et de Marie-Jeanne MARCEAU. A noter que sur l’acte de sa naissance, les prénoms sont notés dans l’ordre François, Louis.

Mais on ne trouve pas la naissance de Marie-Jeanne MARCEAU à Bleury vers 1752 et, à ce stade, on n’a pas la date et le lieu de naissance de Marie-Jeanne TONDU ;

Enfin, le mariage de François BUREAU et de Marie-Jeanne TONDU ne figure pas dans le registre d’état civil de la commune d’Ormoy ni dans celui de Nogent-le-Roi où ils sont censés avoir demeuré comme l’indique l’acte de décès de François BUREAU.

C’est sur la commune de Lormaye qu’on découvre leur mariage le 19 brumaire an VI (9 novembre 1797). Il y est écrit que Marie-Jeanne TONDU serait née à Saint-Hilaire en Seine-et-Oise le 26 avril 1776 mais le registre d’état civil de cette commune qui dépend aujourd’hui du département de l’Essonne ne contient pas cet acte.

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Extrait de l’acte de mariage de François BUREAU et de Marie-Jeanne TONDU à Lormaye

Si le mariage de François Bureau a pu être situé (il y a sans doute eu une confusion de lecture ou de copie entre Lormaye et Ormoy), il reste quelques mystères à éclaircir sur les lieux de naissance et de décès des deux femmes. Ont-elles vraiment habité à Ormoy ou à Nogent-le-Roi voire à Lormaye ? Si elles ne sont pas décédées en prison comme peut le laisser supposer les notices, que sont-elles devenues après leur libération ? On peut penser qu’elles ont repris leur errance dans notre région et qu’elles sont mortes dans une commune qu’elles ont traversée peut être même de manière totalement anonyme. Il faudra beaucoup de chance pour découvrir leur acte de décès.

Quant à Louis François TONDU, après son acquittement et sa libération, il semble avoir eu une vie plus rangée et il a eu une descendance car il est cité sur un site internet de généalogie comme ayant été père d’une fille née de sa compagne le 19 février 1806 à Vert-le-Grand (Essonne) puis il s’est marié avec une autre femme le 26 septembre 1811 toujours à Vert-le-Grand. Dans ce dernier acte, il est écrit que ses parents sont tous les deux décédés. Cette mention donne une indication sur Marie-Jeanne MARCEAU qui serait décédée avant 1811 mais, comme pour encore ajouter du mystère, on remarque qu’on l’a appelée MARCONT et non MARCEAU.

Roger TEMPÊTE