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OU EST MORT LE ROI PHILIPPE VI DE VALOIS ?

jeudi 2 février 2017, par rogertempete

OU EST MORT LE ROI PHILIPPE VI DE VALOIS ?

Lors de la rédaction de son ouvrage "Documents historiques sur les communes du Canton de Nogent-le-Roi" E. LEFEVRE explique, à propos de Coulombs et Nogent-le-Roi, qu’il a suivi l’histoire manuscrite de l’abbaye de Coulombs composée par l’abbé d’ESPAGNAC et précise qu’il a eu entre les mains le manuscrit original (renvoi 1, page144 du tome I). Le manuscrit contient en fait deux récits écrits en parallèle au fil des pages. L’un concerne les seigneurs de Nogent-le-Roi, l’autre l’abbaye de Coulombs.

On y lit à la page 435 du tome I de l’ouvrage de E.LEFEVRE que Charles le MAUVAIS, seigneur apanagiste de la terre de Nogent en hérite en 1349 à la suite du décès de Jeanne de FRANCE, sa mère et qu’il est couronné Roi de Navarre à Pampelune le 27 juin 1350.

E. LEFEVRE rapporte ensuite au mot près le texte du manuscrit de l’abbé D’ESPAGNAC "Au mois d’août de la même année, il reçut dans son château de Nogent la visite du Roi PHILIPPE VI, qui, le 29 janvier de l’année précédente , avait épousé Blanche de Navarre, soeur de Charles. A la suite du roi Philippe étaient les rois de Bohême, d’Ecosse et d’Aragon, en sorte que cinq têtes couronnées se trouvaient à Nogent-le-Roi. Mais les fêtes qu’on se proposait d’y donner furent changées en deuil par le décès de PHILIPPE DE VALOIS arrivé le 22 août 1350".

Le texte du manuscrit ne donne pas le lieu exact du décès du Roi. Est-ce à Nogent-le-Roi comme la plupart des ouvrages postérieurs à 1350 l’indiquent ou est-ce à l’abbaye de Coulombs comme le mentionnent aujourd’hui de nombreux sites internet.

Vous me direz que Nogent ou Coulombs (à un kilomètre près) ce n’est pas très important. Il y a malgré tout une vérité historique à rétablir si elle a été erronée depuis plusieurs siècles. Pourquoi trouve-t-on de nos jours l’hypothèse que le Roi PHILIPPE VI a pu mourir à Coulombs ?

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PREMIERE PAGE D’UNE GRANDE CHRONIQUE DE FRANCE (SOURCE B.N.F.)

Si l’on peut mettre en doute les affirmations de certains sites internet, d’autres livrent des informations vérifiables notamment celui de la Bibliothèque Nationale de France qui met en ligne d’anciens ouvrages. Les recherches sont longues et fastidieuses pour lire et comprendre les écritures et les mots en vieux français quand ce n’est pas du latin. Au moyen âge, les ecclésiastiques (moines et curés) se chargeaient d’écrire des chroniques manuscrites qui étaient recopiées et mises à jour à l’occasion de ces copies. Ainsi, on dispose de plusieurs exemplaires de la Grande Chronique de France tenue par les moines de Saint-Denis mais aussi des chroniques étrangères lorsqu’il s’agissait de traiter de la guerre de cent ans qui a commencé sous le règne de PHILIPPE VI.

C’est dans la basilique de Saint-Denis qu’on enterrait les Rois de France et l’on peut penser que les moines avaient des informations précises pour rédiger leurs chroniques. L’une d’elle se termine par la fin du règne de PHILIPPE VI. Il y est écrit : "En ce mesm an le XXIIIe jour du mois d’aoust trepassa le roy phe a nogent le roi e lan de son age LVII et de son royaume XXIII e fu enterre a s denis ".

Un autre exemplaire plus tardif se termine au cours du règne de CHARLES V, petit fils de PHILIPPE VI et fils de JEAN II. Il y est écrit : "En ce mesme an le dimanche XXIIe jour du mois daoust ledit roy phe mourut a nogent le roy pres de coulons et fu apporté a nostre dame de paris le jeudi ens et le samedi ens fu enterré le corps à saint denys".

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EXTRAIT DE LA GRANDE CHRONIQUE DE FRANCE (SOURCE B.N.F.)

Une chronique rédigée en latin est attribuée à Richard LESCOT, moine à Saint-Denis, qui l’aurait composée entre 1328 et 1344 et qu’un autre moine aurait continuée. Il y est écrit : "Philippus, rex Francorum, XXII die augusti anno etatis sue LXI, regni vero XXIIII apud Nongentum mortuus est et in ecclesia beati Dyonisii sepultus est".

D’autres chroniques sont rédigées par des ecclésiastiques à l’étranger. Jean LEBEL (vers 1290 +1370), chanoine de St Lambert à Liège, écrit une chronique concernant le Roi EDOUARD III d’Angleterre et la première partie de la guerre de cent ans. Sur la mort de PHILIPPE VI, il écrit : "L’an de grace mil CCCL, trespassa le roy Philippe de France, et fut couronné son filz le dux de normendye à Rains" sans plus de précision sur les lieux et date de la mort du Roi.

Jean FROISSART (vers 1337 +entre 1400 et 1410) rédige une chronique mais comme il n’a que 17 ans en 1350, les historiens pensent qu’il l’a écrite plus tardivement en s’inspirant sans doute d’une autre chronique. De plus, on note quelques inexactitudes qui sont déjà dénoncées dès 1746 car FROISSART ayant eu une vie errante entre la France, l’Angleterre, la Belgique et l’Italie n’a pas pu être témoin de tout ce qu’il a raconté. Sur PHILIPPE VI, il écrit : "le XXII jour d’aoust, le roy Philippe de France mourut à Nogent le Roy, près Coubois et fut apporté à nostre dame de Paris. Le jeudy ensuyvant fut enterré le corps à Sainct Denis".

Gilles le MUISIT (1272 +1352), abbé de Saint Martin de Tournai, rédige en latin une chronique qui paraît être celle qui a semé le doute sur le lieu de la mort du Roi. Il y écrit : "Completoque matrimonio, vixit rex predictus usque ad noctem Bartholomei, in qua nocte, que fuit dies Dominica, decessit et viam universe carnis ingressus est in monasterio Sancte Columbe, Ordinis Sancti Benedicti, quod est situm prope civitatem Carnotensem ; habuitque sepulturam in monastério BeatiDyonisii cum suis predecessoribus". On devine qu’il s’agit du monastère de Sainte Colombe, ordre de Saint Benoist, situé près de la ville de Chartres...sauf que l’abbaye de Coulombs était vouée à Notre Dame et non à Sainte Colombe et la seule mention dans le manuscrit de l’abbé d’ESPAGNAC qui se rapporte à cette sainte d’origine espagnole martyrisée à Sens en 274 pour sa foi catholique concerne la donation faite à l’abbaye en 1028 par Oldoric, évêque d’Orléans, de l’église de Sainte-Colombe à Orléans.

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1329-EDOUARD III D’ANGLETERRE PRÊTE HOMMAGE A PHILIPPE DE VALOIS

Après le développement de l’invention de Gutenberg vers 1440, des livres sont imprimés reprenant les chroniques naguère manuscrites et formant les premiers livres d’histoire.

C’est ainsi qu’on trouve un exemplaire de la grande chronique imprimée à Paris en 1514 "en ce même an, le vingt troisième jour d’août trépasse Philippe Roy de France à Nogent le Roy" ainsi qu’une chronique de France, excellents faictz et vertueux gestes des tres chers Roys et Princes, imprimée en 1595 : "l’an de grace mil CCC cinquante, au moys d’aoust ensuivant mourut Philippe à Nogent le Roy, aage de cinquante sept ans".

Sous LOUIS XIV, le Révérend Père ANSELME rédige une Histoire de la maison royale de France en 1674 : "Il mourut à Nogent-le-Roy en Beausse le dimanche 22 aoust l’an 1350, ayant fait son testament au Bois de Vincennes le 2 juillet précédent. Son corps fut porté à S. Denis, son coeur à la Chartreuse de Bourg-Fontaine que son père avait fondée et ses entrailles aux Jacobins de Paris". En 1688, c’est une Histoire de PHILIPPE DE VALOIS et du Roi JEAN qu’écrit Monsieur l’Abbé de CHOISY. "PHILIPPE ne jouit pas long-temps du repos que la trève lui procuroit, et deux mois après étant tombé malade à Nogent-le-Roi en Beausse, il y mourut entre les bras de ses enfants, priant Jean son fils aîné d’aimer son frère Philippe et en recommandant à Philippe d’obéir à son frère qui alloit être son roi. On trouva après la mort son testament datté d’Arras le vingt-troisième juin 1347"

C’est au dix-neuvième siècle que des historiens étudient à nouveau les grandes chroniques. PAULIN donne en 1837 une version quasi identique à la seconde chronique citée plus haut : "ledit roy Phelipe mourut à Nogent-le-Roy, près de Coulons, et fu aporté à Notre-Dame de Paris".

Il paraît qu’on a redécouvert en 1861 la Chronique de Jean LEBEL qu’on croyait perdue d’où un nouvel intérêt alors que le moyen âge était redevenu à la mode si l’on en croit les grandes restaurations de monuments entreprises par VIOLLET-LE-DUC.

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GISANT DE PHILIPPE VI DE VALOIS A SAINT-DENIS

C’est en 1861, que Siméon LUCE utilise les chroniques de jean LEBEL et de FROISSART dans une chronique des quatre Valois. En 1873, il commente la Chronique de FROISSART et indique :"PHILIPPE DE VALOIS mourut le dimanche 22 août 1350 à Nogent-le-Roi près de Coulombs. Le château de Nogent-le-Roi appartenait au roi de Navarre, mais PHILIPPE DE VALOIS mourut sans doute à l’abbaye de Coulombs d’où le Roi JEAN a daté des lettres de rémission du mois d’août". On notera le "sans doute" qui n’est pas une preuve.

Cependant, en 1893, Henri de MORANVILLE publie une chronique des Rois de France en citant PHILIPPE VI mort à Nogent-le-Roi.

Dans le même temps, Jules VIARD (1862 +1939), archiviste aux archives nationales, se passionne pour le Roi PHILIPPE VI, étudie les différentes chroniques et établit en 1913 l’itinéraire des déplacements du Roi durant son règne à partir des archives détenues.

En 1905, Jules VIARD publie avec Eugène DESPREZ la chronique de Jean LEBEL. Dans les commentaires, il précise : "PHILIPPE VI mourut dans la nuit du dimanche 22 au lundi 23 août comme l’indique Gilles le MUISIT qui, cependant, commet une erreur en disant que la nuit de la Saint-Barthélémy était un dimanche....Richard LESCOT place sa mort le 22 août. Toutes ces erreurs et ces divergences s’expliquent très bien par ce fait qu’il mourut dans la nuit du 22 au 23 . Bien que les Grandes Chroniques et Richard LESCOT disent qu’il mourut à Nogent-le-Roi, M. LUCE dans son édition de FROISSART, s’appuyant sur ce que le château de Nogent-le-Roi appartenait au roi de Navarre, dit que PHILIPPE VI dut plutôt mourir à l’abbaye de Coulombs, située à un kilomètre de Nogent. Son opinion est confirmée par Gilles le MUISIT, qui dit qu’il mourut in monasterio S. Colombae".

En 1913, J. VIARD prouve que le Roi se trouve à Nogent-le-Roi le 12 août 1350 et le 14 des documents conservés aux archives sont encore datés de Nogent. J. VIARD fixe la mort du Roi au 22 août en s’appuyant sur la chronique de Jean LE BEL. Il profite d’un commentaire en renvoi pour écrire "il mourut en effet en l’abbaye de Coulombs, située à un kilomètre de Nogent-le-Roi où nous le trouvons peu auparavant, dans la nuit du dimanche 22 au 23 août".

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SCEAU DE PHILIPPE VI

En 1937, Jules VIARD publie les grandes chroniques de France assorties de ses commentaires : "Philippe de Valois mourut dans la nuit du 22 août au 23 août 1350 à l’abbaye de Coulombs située à un kilomètre de Nogent-le-Roi" en citant Gilles le MUISIT qui, je le rappelle, est le seul à parler du monastère de Sainte Colombe proche de Chartres.

On remarque que les différents chroniqueurs ne s’accordent pas sur le jour de la mort du Roi entre le 22 et le 24, jour de la Saint Barthélémy dont la mention ajoute de la confusion. Le Roi meurt à Nogent (ou à Coulombs) puis on l’emporte à notre Dame de Paris avant d’inhumer son corps à Saint Denis. Il y a donc des délais de route à une époque où tous les déplacements se faisaient à cheval. Le Roi doit être préparé puisque l’habitude était de recueillir les viscères du monarque qu’on distribuait selon les voeux du défunt. Même la date et le lieu du testament du Roi ne concordent pas selon les écrits du R P ANSELME et de l’abbé de CHOISY.

Une fois de plus, en matière historique, il n’est pas facile de prétendre détenir la vérité. Alors, la question reste la même : où est mort le roi PHILIPPE VI DE VALOIS ?

A Nogent-le-Roi, si l’on suit les chroniques du temps rédigées par les moines de Saint-Denis.

A Coulombs, si l’on suit la seule chronique de Gilles le MUISIT, Mais il ne semblait pas proche de la cour du Roi de France et il cite le monastère de Sainte Colombe alors que l’abbaye porte le nom de Notre Dame de Coulombs.

A Nogent-le-Roi, si l’on suit le manuscrit de l’Abbé d’ESPAGNAC. On notera qu’il est le seul à faire état des cinq Rois qui se trouvent à Nogent en 1350, anecdote qui n’est pas reprise par les chroniqueurs. On peut aussi s’interroger sur le fait que l’histoire de l’abbaye de Coulombs n’ait pas retenu le décès dans ses murs du Roi de France en présence de ses fils selon ce que rapporte l’abbé de CHOISY.

A Coulombs, si l’on suit l’opinion de S. LUCE. Il s’appuie sur l’idée que le château de Nogent appartenait à Charles LE MAUVAIS, roi de Navarre, et considère que le Roi de France n’y séjournait pas. Certes, Charles le MAUVAIS avait plutôt embrassé le parti anglais mais il ne faut pas oublier qu’à cette époque, les grands seigneurs changeaient souvent d’avis et que la chevalerie permettait de pardonner à l’ennemi d’hier. Or, une trêve venait d’être conclue par l’entremise du Pape et PHILIPPE VI venait de se remarier avec Blanche de NAVARRE qui était la soeur de Charles LE MAUVAIS. Quoi de plus normal de recevoir sa soeur et son beau-frère en son château. S. LUCE utilise le terme "sans doute" et n’apporte aucune preuve.

A Coulombs, si l’on suit J. VIARD, en faisant remarquer qu’avant d’être convaincu de la mort du Roi à l’abbaye de Coulombs, il cite S. LUCE "dut plutôt mourir à l’abbaye de Coulombs" puis se range derrière Gilles le MUISIT pour confirmer "l’opinion" de S. LUCE sans apporter de preuve supplémentaire.

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PHILIPPE VI DE VALOIS ROI DE FRANCE DE 1328 A 1350

Pour ma part, je penche pour une mort survenue à Nogent-le-Roi plutôt qu’à Coulombs et ce pour trois raisons. Je reste persuadé que le manuscrit de l’abbé d’ESPAGNAC est une source sure et que si le roi était mort à Coulombs, l’abbaye aurait conservé la mémoire de ce fait. Je constate que les moines de Saint-Denis citent tous Nogent et l’un d’eux précise même "Nogent le Roy près de coulons". Je pense que l’argument utilisé par S. LUCE pour étayer la thèse d’un décès à Coulombs "mourut sans doute à l’abbaye de Coulombs d’où le Roi JEAN a daté des lettres de rémission du mois d’août 1350" ne prouve rien. En effet, si le Roi JEAN date ses actes du lieu où il se trouve, pourquoi quelques jours plus tôt PHILIPPE VI a daté les siens de Nogent-le-Roi (ce que révèle J. VIARD dans les itinéraires du Roi) alors qu’on le dit être à l’abbaye de Coulombs ?

En conclusion, le lieu de la mort du Roi Philippe VI restera un mystère tant que l’on n’aura pas découvert une nouvelle archive susceptible de lever le doute entre Nogent-le-Roi et Coulombs.

R. TEMPÊTE