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LE DERNIER ABBÉ DE L’ABBAYE

lundi 7 mars 2016, par rogertempete

LE DERNIER ABBÉ DE L’ABBAYE DE COULOMBS

En 1864, lorsque Lucien MERLET rédige l’Histoire de l’abbaye de Coulombs, il a entre les mains le manuscrit de l’Abbé d’ESPAGNAC dont il s’inspire parfois presque mot à mot en y ajoutant le fruit de ses propres recherches.

L’abbé d’ESPAGNAC étant décédé en juillet 1781, L. MERLET ajoute à la liste des abbés le nom de Moïse-Alexandre de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE de BRIE, cinquante deuxième abbé entre 1782 et 1790, dernière année d’existence des congrégations supprimées par le Décret de l’Assemblée Nationale du 13 février 1790.

Derrière L. MERLET, plusieurs auteurs sur l’Histoire de Coulombs reprennent la même liste des abbés notamment Ed LEFÈVRE dès 1864, l’Abbé GALOPIN en 1965 et même encore J.P. DETOURNAY en 1984.

Comme tous ces auteurs, lorsque j’évoquais l’abbé d’ESPAGNAC à Coulombs, je parlais de l’avant dernier abbé de l’abbaye jusqu’au jour où j’ai découvert dans un livre écrit en 1887 par A. GILLARD ayant pour titre ’’Les Annales de la ville de Nogent-le-Roi’’ la phrase suivante : ’’M. de DE SAINT AULAIRE, abbé de Coulombs est mort en 1787’’.

Surprise : Si M. de SAINT AULAIRE est mort en 1787, comment peut-il encore être abbé en 1789 ?

Je me souvenais alors avoir lu des écrits qui mentionnaient l’abbé de SAINT AULAIRE. À Coulombs, le registre de l’Hospice comporte des délibérations prises au nom ou en présence de l’abbé. À Dreux, le musée expose un bail conclu par un abbé de SAINT AULAIRE. À Villemeux, M. de SAINT MICHEL, Président fondateur du Syndicat d’Initiative de Nogent-le-Roi qui avait invité au château de Renancourt plusieurs administrateurs du S.I. avait présenté un almanach royal de l’année 1789 et j’’avais rapidement consulté ce livre ancien. À la page des abbayes royales, il y avait bien celle de Coulombs dirigée par M. de SAINT AULAIRE, abbé commendataire.

Pour moi, à ce moment là, le mystère s’épaississait. Il me fallait tout reprendre depuis le début pour vérifier.

Lucien MERLET a écrit très précisément : ’’Après la mort de l’abbé d’Espagnac, le roi nomma à l’abbaye de Coulombs, dans les premiers mois de l’année 1782, Moïse-Alexandre de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE, vicaire général de Poitiers. Nous ne connaissons rien de particulier de l’administration de cet abbé ; nous croyons qu’il prit peu de part aux affaires de l’abbaye ; il se contentait sans doute d’en percevoir les riches revenus. Nous ne trouvons nulle mention de lui dans les actes de l’époque ; c’est à peine si son nom nous est connu et nous ne savons ce qu’il devint lorsque les événements de 1790 vinrent disperser les moines et fermer les portes de l’abbaye.’’

Dans un renvoi en bas de page, il est indiqué ’’Il était frère de Martial-Louis de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE, évêque de Poitiers en 1759, et plus tard député du clergé de la sénéchaussée du Poitou aux états Généraux de 1789’’.

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Martial Louis de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE (source Assemblée Nationale)

Le registre de l’Hospice de Coulombs apporte peu de renseignement immédiatement après le décès de l’abbé d’ESPAGNAC dans la mesure où sa succession met un frein au fonctionnement de l’établissement qu’il venait de créer. Il n’y a que quatre délibérations entre 1783 et 1788, toutes relatives à la perception des revenus et rentes de l’abbé d’ESPAGNAC, prises en l’absence du nouvel abbé. Il faut attendre le 4 novembre 1789 pour trouver une délibération de l’assemblée présidée par Monseigneur l’Évêque de Poitiers abbé de ce lieu sans plus de précision sur son état civil et qui signe ’’M. l’Eve de Poitiers’’.

Une visite au musée de Dreux me permettait de faire le relevé exact des informations du bail exposé. ’’ Antoine Charles BEAUPOIL de SAINT AULAIRE de BRIE chanoine Thrésorier et vicaire général de Soissons, aumônier ordinaire de la Reine, abbé commendataire de l’abbaye de notre Dame de Coulombs, ordre de Saint Benoist, diocèse de Chartres’’. Le bail confie un droit de chasse sur une propriété de l’abbaye au Seigneur d’Amfreville à Boissy et se termine ainsi : ’’fait et donné en notre hôtel abbatial le 30 octobre mil sept cent quatre vingt deux’’ avec la signature de cet abbé.

Voilà un document clair, précis et daté...sauf que nous sommes désormais en présence de trois abbés de SAINT AULAIRE : Antoine Charles vicaire général de Soissons, Moïse Alexandre vicaire de Poitiers et Martial Louis évêque de Poitiers.

C’est alors que je découvre dans une bourse aux livres un ouvrage daté de 1892 où l’abbé Joseph BEAUHAIRE dresse une chronologie des évêques, des curés, des vicaires et autres prêtres du diocèse de Chartres.

Vite aux pages de Coulombs pour constater qu’il cite à partir de 1782 De BEAUPOIL DE SAINT AULAIRE Ant.C, aumônier de la reine, mort à Paris en 1787 à 49 ans puis à partir de 1787 De BEAUPOIL DE SAINT HILAIRE (sans doute une erreur d’impression) Moïse, frère du précédent, vicaire général de Poitiers, dépossédé par la Révolution.

Le premier nommé confirme l’information du livre d’A. GILLARD sur le décès intervenu en 1787, celle du bail du musée de Dreux relative aux prénoms de cet abbé et l’oubli de Lucien MERLET dans la liste des abbés de Coulombs.

Le second est le même abbé que cite MERLET mais s’il est vicaire de Poitiers, pourquoi le registre de l’Hospice de Coulombs fait référence à un évêque de Poitiers ?

Comme il me semblait qu’un vicaire est l’adjoint de l’évêque, je doute du rang qu’il faut donner à l’abbé de Coulombs et je décide d’interroger l’archiviste diocésain de Poitiers. Une seconde lettre est adressée à celui de Soissons pour obtenir la confirmation des renseignements sur le premier abbé de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE. Ces deux archivistes m’ont répondu très rapidement.

L’archiviste de Soissons me confirmait que Antoine Charles de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE de BRIE est décédé le 4 avril 1787. Il était inutile que j’aille plus loin dans mes recherches sur cet abbé. Il y a bien eu successivement à Coulombs deux abbés de SAINT AULAIRE ce qui peut expliquer la confusion ou l’oubli de Lucien MERLET. Celui qui a immédiatement succédé à l’abbé d’ESPAGNAC est clairement identifié comme étant Antoine Charles.

L’archiviste de Poitiers m’indiquait que l’évêque de Poitiers était Martial Louis de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE arrivé à Poitiers en 1759 et exilé pendant la révolution à Fribourg en Suisse où il mourut en 1798. Il ajoutait qu’il était né en 1719 à Gorre dans le diocèse de Limoges et qu’il devait avoir un frère prénommé Denis lui même ecclésiastique. Il précisait qu’il ignorait si cet évêque avait des liens avec Moïse Alexandre de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE.

Au moins, j’avais la certitude que l’évêque de Poitiers cité dans le registre de l’Hospice de Coulombs s’appelait bien Martial Louis qu’avait déjà nommé Lucien MERLET comme étant le frère de l’abbé de Coulombs ...mais avec un frère s’appelant Denis comme le signalait l’archiviste...on se trouve avec quatre abbés de SAINT AULAIRE...et toujours un doute sur le véritable dernier titulaire de l’abbaye de Coulombs.

Il me restait encore une vérification possible grâce aux ouvrages mis en ligne sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. J’y trouvais des renseignements sans pour autant avoir des certitudes.

Dans un ouvrage intitulé Histoire Parlementaire de la Révolution Française ou Journal des Assemblées de 1789 à 1815 (Tome 12 - année 1834 -page 424), il est mentionné parmi la liste des députés du clergé aux états généraux ’’BEAUPOIL de SAINT AULAIRE, évêque de Poitiers, abbé de Saint-Taurin, diocèse d’Evreux, et de Coulombs, diocèse de Chartres, Sén de Poitou’’.

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Extrait de la liste des Députés aux Etats Généraux de 1789 (source gallica.bnf.fr)

Dans le Nobiliaire Universel de France (Tome 4 - année 1883), la généalogie de la famille de SAINT AULAIRE indique aux pages 279 et 280 :

- Seconde branche, Seigneurs de Gorre : Martial Louis de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE, né en 1720, évêque de Poitiers en 1759, émigré, mort dans les pays étrangers.

-Troisième branche, Seigneurs de Brie et de la Dixmerie ; Moïse, chanoine de Poitiers, abbé de Coulombs, après la mort de son frère puis Antoine Charles, abbé de Coulombs, aumônier ordinaire de la Reine, mort en 1784.

Ce dernier ouvrage permet de constater que Martial Louis est bien l’évêque de Poitiers mais il n’est pas donné abbé de Coulombs. Sa date de naissance 1720 n’est pas celle que donnait l’archiviste de Poitiers à un an près. Antoine Charles est bien l’un des abbés de Coulombs et il est décédé avant la révolution en 1784 (erreur d’impression ?) alors que c’est plus vraisemblablement en 1787. Moïse est bien chanoine de Poitiers et non l’évêque. Il est donné abbé de Coulombs mais il n’est pas le frère de Martial Louis ainsi que le notait Lucien MERLET dans son renvoi puisqu’il appartient à une autre branche de la famille de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE. Denis s’il existe, le prêtre cité par l’archiviste de Poitiers, n’apparaît pas dans cette généalogie. En revanche, ces recherches m’apprennent qu’il existe un cinquième prêtre de SAINT AULAIRE, Antoine Charles Auguste, jeune prêtre de 27 ans arrêté le 10 août 1792 pour ne pas avoir prêté le serment révolutionnaire et massacré le 3 septembre 1792 dans le séminaire de Saint Firmin à Paris

En conclusion, malgré l’examen de multiples sources et différents recoupements, je ne savais toujours pas avec certitude qui était le dernier abbé de Coulombs puisque certaines informations étaient contradictoires. Était-ce Moïse ou Martial Louis alors que tous les deux semblaient être à Poitiers à la veille de la révolution, l’un comme Chanoine, l’autre comme évêque ?

Je restais avec ce mystère non résolu et m’apercevais qu’il n’est pas simple de faire des recherches historiques et de prétendre détenir la vérité. Pourtant, il n’y avait que 213 ans qui s’étaient écoulés depuis 1789 et 2002, l’année de mes recherches, et je disposais d’écrits en français lisible et compréhensible.

Deux années plus tard, en fouillant sur une brocante parmi des vieux documents et actes notariés, je suis tombé sur un bail. Je lis : ’’Bail M. l’abbé de Coulombs à Sr BOSSELET, 29 mars 1790’’.

Par devant Jacques Adrien HEBERT notaire commis à Nogent le Roy, fut présent M. Gabriel Raphael Guillaume GUIARD DEMARIGNY, avocat au parlement, maire et lieutenant de la ville dudit Nogent le Roi y demeurant, fondé de pouvoirs ainsi qu’il a dit à l’effet de représenter l’illustrissime et révérendissime Seigneur Monseigneur Martial Louis de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE évêque de Poitiers, abbé commendataire de l’abbaye Royale Notre Dame de Coulombs, ordre de St Benoit, congrégation de Saint Maur,

Lequel, audit nom, a reconnu avoir par ces présentes donné à titre de loyer et fermage et prix d’argent pour le terme de neuf années consécutives qui commenceront , savoir pour le moulin dont va être ci après parlé au premier janvier prochain...à sieur Michel BOSSELET, marchand farinier demeurant au moulin de Bourai paroisse de Villiers le Morhier...’’

On notera que ce bail a été rédigé le 29 mars 1790 alors que les congrégations venaient d’être supprimées par le Décret du 13 février 1790. De ce fait, il n’a jamais du être appliqué au profit de l’abbaye.

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Extrait du bail du moulin de Coulombs

J’avais enfin sous les yeux la pièce d’époque non contestable qui manquait pour connaître le dernier abbé de Coulombs. Et tous les auteurs sur l’Histoire de l’Abbaye avaient tort sauf le registre de l’Hospice de Coulombs qui citait l’évêque de Poitiers et la liste des députés du clergé aux états généraux de 1789 indiquant les titres de cet évêque.

Désormais, il faudra rayer de la liste des abbés de Coulombs Moïse de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE et y substituer de 1782 à 1787 Antoine Charles de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE de BRIE et de 1787 à 1790 Martial Louis de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE.

Le texte qui précède a été mis en ligne le 7 mars 2016. Ma conclusion était que Moïse de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE, vicaire de Poitiers, n’avait pas été abbé commendataire de Coulombs.

Ainsi que je l’écris plus haut, il est difficile de prétendre détenir la vérité car des nouveaux éléments m’ont été communiqués le 3 juillet 2016 par un descendant de cette famille qui a consulté mon article.

Mon correspondant valide l’abbé de SAINT AULAIRE nommé après le décès de l’abbé d’ESPAGNAC et me fournit la référence à un acte de baptême de la paroisse de Courpignac (Charente Maritime) daté du 26 janvier 1784 où le parrain est Antoine Charles de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE de BRIE, Prêtre, chanoine trésorier et vicaire général de Soissons, aumonier ordinaire de la Reine, prieur commendataire du prieuré conventuel de Saint Clément de Craon et de celui de notre dame d’Olonne, abbé commendataire de l’abbaye royale de notre dame de Coulombs, ordre de saint Benoist et en cette qualité prieur du prieuré de notre dame des champs de la victoire d’Essonnes, seigneur haut justicier de Coulombs, Essonnes et Ourdi en Brie, et chanoine de l’église collégiale de Corbeil.

Le plus curieux, c’est que la même année 1784, cet abbé était présent à Coulombs où il assistait à un mariage et apposait sa signature à l’acte. Ce détail m’avait échappé et je viens de le découvrir à l’occasion de recherches sur les familles nobles de Coulombs. Lors du mariage célébré le 24 août 1784 entre messire Charles André RENOUARD et Demoiselle Marie Charlotte MIDY dont le père est le seigneur d’Héliot, la Perruche et autres lieux, l’abbé est désigné comme suit : ’’messire Antoine Charles de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE de BRIE, vicaire général de Soissons, aumonier ordinaire de la Reine et abbé commendataire de l’abbaye de Coulombs’’. Et il est encore à Coulombs le 8 octobre 1784 où il signe l’acte d’’inhumation de François DUPERCHE mort étouffé par le sable. Je rappelle que cet abbé est décédé le 4 avril 1787 à Paris selon le livre de l’abbé BEAUHAIRE, date confirmée par l’archiviste diocésain de Soissons. Je n’ai pas trouvé son acte de décès.

La seconde référence communiquée concerne Moïse Alexandre de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE, lequel est décédé à Poitiers le 22 avril 1788 (à noter que L. MERLET a écrit qu’il aurait conservé l’abbaye jusqu’en 1790 et qu’il ne savait pas ce qu’il était devenu après la dispersion des moines et que l’abbé BEAUHAIRE indique qu’il est dépossédé de l’abbaye par la révolution...alors qu’il est mort depuis deux ans).

L’acte de décès mis en ligne est dans le registre de la paroisse de l’église Sainte Triaise de Poitiers : ’’l’an mil sept cent quatre vingt huit et le vingt quatrième jour du mois d’avril vers le midi, le corps de Messire Moyse Alexandre de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE, chanoine prébendé de l’église de St Hilaire, abbé commendataire de l’abbaye Royale de Coulombs, prieur de Niort et vicaire général de Monseigneur l’Êvèque de Poitiers, mort du vingt deux de ce mois, sur les sept heures du matin, à l’âge de cinquante sept ans, a été enterré dans le cloître de la susdite église de St Hilaire...’’

Cet acte indique que Moyse Alexandre de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE a bien été abbé de Coulombs pour une courte période comprise entre le 4 avril 1787 et son décès survenu le 22 avril 1788.

Ainsi, il y a eu trois abbés de SAINT AULAIRE à la tête de l’abbaye de Coulombs entre 1781 et 1790 :

Antoine Charles, vicaire de Soissons, entre 1782 et 1787 ;

Moyse Alexandre, vicaire de Poitiers entre 1787 et 1788 ;

Martial Louis, évêque de Poitiers, entre 1788 et 1790.

Je n’ose plus affirmer que c’est la liste définitive mais il est certain que Martial Louis de BEAUPOIL de SAINT AULAIRE a été le dernier abbé de l’abbaye Royale Notre Dame de Coulombs.

Roger TEMPÊTE