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FAVEROLLES, VICTOR HUGO ET JEAN VALJEAN

dimanche 7 février 2021, par rogertempete

FAVEROLLES, VICTOR HUGO ET JEAN VALJEAN

En avril 2019, la Communauté de Communes des Portes Euréliennes d’Ile de France a publié dans son journal d’informations un article sur le chêne majestueux de Faverolles qu’on appelle depuis quelques années chêne Jean Valjean.

J’ai découvert ce chêne qui est vraisemblablement plusieurs fois centenaire en 1968. Il était alors connu sous le nom de chêne du Thuillay, lieu où il se trouve sur la commune de Faverolles en lisière de celle de Senantes.

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Bois du Thuilay - Le gros chêne

On lie cet arbre au roman "Les Misérables" de Victor Hugo car l’auteur, à propos de son personnage principal, écrit :"Jean Valjean était d’une pauvre famille de paysans de la Brie...quand il eut l’âge d’homme, il était émondeur à Faverolles".

L’article de 2019 explique qu’on a retrouvé en 1896 au pied du chêne des couverts d’argent volé en 1840 au presbytère de Faverolles, qu’un certain César Jean de Faverolles a été condamné pour ce vol au bagne où il est mort et que le vrai coupable ne fut connu que treize ans plus tard et à son tour jugé. Victor Hugo connaissait le curé de Faverolles et aurait pu se servir de cette information pour l’intégrer dans son roman.

Périodiquement, cette histoire est traitée par les journaux locaux. Il me semble qu’au cours des années 1960, un article avait été publié à l’initiative du Maire de Faverolles, M. Vinson. En juillet 1990, M. Boulerand, Maire de Faverolles, a de nouveau tenté d’établir que c’était de Faverolles en Eure-et-Loir dont s’était inspiré Victor Hugo. J’ai récupéré une copie cet article.

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Extrait d’un article publié en juillet 1990

Car il faut savoir que des communes de Faverolles, il y en a au moins huit en France plus quatre autres avec un nom composé. Notre Faverolles est en compétition avec ces autres communes qui voudraient bien prouver que Victor Hugo a placé Jean Valjean dans la leur.

C’est ainsi qu’en 2019, j’ai relu le début des "Misérables" et noté les passages où Faverolles est écrit. C’est certain que plusieurs citations peuvent se rapporter à notre région mais d’autres laissent toujours planer un doute.

Un nouvel article a été publié dans l’Écho Républicain le 5 décembre 2020 où M. Oczachowski, Maire actuel de Faverolles, rappelle les précédentes explications. Ainsi le journaliste écrit à nouveau : "Jean Valjean a bien vécu dans le village même s’il ne s’appelait pas Jean Valjean... Il s’agissait d’un homme prénommé Gustave-César. Il était émondeur comme Jean Valjean...Gustave-César est décédé le 30 septembre 1858 aux îles du Salut, archipel de Guyane...C’est là qu’a croupi Gustave-César pour avoir été reconnu coupable du vol au Presbytère de Faverolles...Car le vrai voleur du presbytère ne s’est dénoncé que 13 ans plus tard. C’était un vicaire de Nogent-le-Roi...Il a été condamné à 15 ans de bagne, où il mourut".

Compte tenu des éléments dont je disposais, il était évident qu’une partie de ce qui a été écrit depuis plusieurs années et rappelé en 2020 n’est pas conforme à la vérité historique. C’est d’autant plus flagrant que ce dernier article de l’Écho donne la référence d’un site internet (groupugo.div.jussieu.fr) où un commentaire du Groupe Hugo contredit depuis 2003 la thèse d’un accusé envoyé au bagne à tort et de la dénonciation du véritable voleur 13 ans plus tard. C’est d’ailleurs un habitant de Faverolles, M. Chagot, qui présentait ses propres recherches au Groupe Hugo. Il informait ce groupe qu’un article plus ancien avait été publié en 1934 par l’Action Républicaine, un journal Drouais. Je me suis procuré cet article rédigé par Mme Ventura, institutrice à Faverolles.

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Extrait d’une séance du Groupe Hugo le 18 octobre 2003

L’existence d’Internet donne aujourd’hui des moyens d’investigation extraordinaires que n’avaient pas nos prédécesseurs. Entre les actes d’état civil pour la généalogie et les journaux anciens, les Archives Départementales permettent de progresser rapidement et, à partir de quelques dates avec du temps et de la patience, il m’a été possible de lire l’article sur le vol du presbytère et de trouver le compte rendu du procès tenu à la Cour d’Assises de Chartres puis le jugement à l’encontre de l’habitant de Faverolles mort au bagne.

Grâce à tous ces documents, trois études peuvent être faites, La première porte sur les faits du vol au presbytère de Faverolles et de son véritable auteur. La deuxième concerne l’habitant de Faverolles qui est mort au bagne de Guyane en 1858 et qui aurait pu servir de modèle pour le personnage de Jean Valjean. La troisième permet de lister les zones d’ombre et les recherches à poursuivre pour confirmer si cela est possible que "notre Faverolles" est celui de Victor Hugo.

LE VOL DE FAVEROLLES ET LE VICAIRE MAHÉ

Le vol de Faverolles est prouvé par les archives de la mairie qui renferment une copie d’un procès verbal (voir le site internet de la commune de Faverolles où ce procès verbal est reproduit). Le vol est intervenu le 15 février 1840 au presbytère où habitait le curé Henri Alexandre Perdreau. Le journal de Chartres en rend compte dans son numéro 16 du dimanche 23 février (vue 25-26/32 des Archives Départementales).

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Extrait du Journal de Chartres

Pas vu, pas pris dit-on. Bien qu’aperçu par des personnes qui l’ont croisé à Faverolles, le voleur reste inconnu. Il commet l’erreur de se livrer à un second vol, cette fois ci au presbytère de Nogent-le-Roi, le vendredi 13 mars 1840. Le journal de Chartres en informe ses lecteurs dans le numéro 22 du dimanche 15 mars 1840 (vue 17/36 des Archives départementales).

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extrait du Journal de Chartres

Le voleur est arrêté et la justice suit son cours. On découvre une partie de l’argent volé tandis que des objets dérobés à Faverolles sont retrouvés dans la rivière à Lormaye. Le vicaire nie sa participation aux deux vols. Le journal de Chartres numéro 26 du dimanche 26 mars 1840 y consacre un nouvel article (vue 33-34/36 des Archives Départementales).

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extrait du Journal de Chartres

Le vicaire de Nogent-le-Roi qui s’appelle Mahé est accusé d’être le voleur. Il est jugé par la Cour d’Assises de Chartres lors de la session du deuxième trimestre 1840. L’ordre du jour paraît dans le journal de Chartres numéro 49 du jeudi 13 août 1840. Le procès du vicaire est prévu à partir de l’audience du 25 juin qui se serait poursuivie sur trois jours. Le compte rendu du procès est publié dans le Journal de Chartres numéro 53 du jeudi 2 juillet 1840 (vue 3-4/36 des Archives Départementales).

Les débats retracent les différentes circonstances en commençant par le vol de Faverolles. Des témoins avaient croisé un homme dont la silhouette faisait penser à un prêtre mais ils n’avaient pas reconnu leur curé de Faverolles d’autant plus qu’il n’avait pas répondu à leur salut. Le vol de Nogent-le-Roi était établi plus facilement car le vicaire Mahé avait été vu sortir de l’église alors que le curé y disait sa messe. Selon les témoins, il s’était rendu au domicile du curé et l’avait quitté rapidement pour regagner son propre domicile. Les sacs contenant la monnaie volée à Nogent-le-Roi furent retrouvés ainsi qu’une bourse contenant des pièces de 20 francs provenant du vol de Faverolles. Malgré cela, le vicaire Mahé ne reconnaissait pas le vol de Faverolles donnant comme alibi le fait qu’il avait déjeuné le midi chez le curé de Coulombs. Au final, la Cour d’Assises condamne le vicaire Mahé à 15 ans de Bagne.

Les articles comme le jugement ont le même défaut : ils n’indiquent pas les prénoms du vicaire Mahé ni sa date de naissance. Je les ai découverts dans un ouvrage publié en 1892 par l’abbé Joseph Beauhaire intitulé "Chronologie des évêques, des curés, des vicaires et des autres prêtres du diocèse de Chartres". Le vicaire Mahé est présenté comme se prénommant Etienne, Paul, Jacques, né à Bourseul (Côtes-du-Nord), nommé en 1838 et révoqué en 1840. Le groupe Hugo cité plus haut le nomme Etienne Pierre Mahet.

Comme il était fréquent au dix neuvième siècle que le prénom usuel ne soit pas le premier dans l’ordre de l’état civil voire qu’il soit remplacé par un tout autre prénom, j’ai consulté les registres d’état civil de la commune de Bourseul. Un mariage entre Jacques Mahé et Marie Perroquin a lieu le 30 novembre 1809 à Bourseul. Suivent les naissances de six enfants dont le premier né le 18 mars 1811 se prénomme Jacques, Etienne, Pierre.

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Extrait de l’acte de naissance de Jacques Etienne Pierre Mahé

Les informations données par le groupe Hugo font état de la présence au bagne du vicaire Mahé qui aurait présenté plusieurs demandes en grâce et concluent à son décès au bagne. Je ne suis pas parvenu à consulter un site où est évoqué le bagnard Mahé mais j’ai lu une fiche généalogique qui donne une précision sur une remise de peine qui lui a été accordée le 4 mai 1850 par le Président de la République. Entré au bagne de Toulon le 16 mai 1841, il en est ressorti le 21 août 1853. Il a du alors poursuivre sa vie dans les ordres en se faisant moine et j’ai obtenu un renseignement selon lequel il était décédé à l’abbaye de Meilleray-de-Bretagne (Loire-atlantique) le 18 octobre 1893. Sur l’acte de décès, il est prénommé Jacques Paul mais son âge de 82 ans, son lieu de naissance et le nom de ses parents correspondent bien à Jacques Etienne Pierre né en 1811.

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photo de l’acte de décès du prêtre religieux Mahé

Pour clore complètement le cas du vicaire Mahé, il faudrait consulter les pièces du procès pour vérifier l’état civil du condamné puis avoir accès à son dossier au bagne de Toulon pour confirmer qu’il n’y est pas mort et a bien été libéré.

GUSTAVE CÉSAR MARÉCHAL MEURT AU BAGNE DE CAYENNE EN 1858

L’acte de décès de Gustave César Maréchal est retranscrit dans le registre d’état civil de Faverolles de 1859 à la date du 30 avril. Son décès était intervenu le 30 septembre 1858. Il avait trente quatre ans. Sa profession déclarée dans l’acte de décès était ouvrier maréchal (et non émondeur comme il est indiqué dans l’article de 2020). Il était né à Faverolles le samedi 18 septembre 1824, fils de Jean Maréchal, maréchal-ferrant, et de Marie Clotilde Chedeville.

Il n’a pas été lié au vol du presbytère de Faverolles et n’a pas pu en être accusé et condamné à tort au bagne. De plus, en 1840, il n’avait que 16 ans et à cette époque la minorité étant considéré comme un manque de discernement, il aurait été condamné à de la prison ou mis en maison de correction.

Le site internet "anom.archivesnationales.culture.gouv.fr" permet de visionner sa fiche matricule au bagne de Guyane. On y apprend qu’il a été condamné le 17 août 1857 par la Cour d’Assises d’Eure-et-Loir.

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extrait du registre matricule de Gustave César Maréchal

La date indiquée permet de découvrir le compte rendu du procès dans le Journal de Chartres numéro 66 du 20 août 1857 (vue 22/36 aux archives départementales). Il s’agit d’un vol d’argent commis à Faverolles le 23 juillet 1857, vol qui a échoué puisque le coupable s’est fait prendre sur place. Je n’ai pas trouvé la référence de ce vol dans le journal à la date où il a été commis. Malheureusement pour lui, Maréchal était un récidiviste. Il avait déjà été condamné par le tribunal de Dreux en 1855 à 15 jours de prison le 2 avril puis à 15 mois de prison le 8 octobre pour vol (renseignement indiqué dans la fiche matricule de bagnard). Pour le troisième vol, il a été condamné à cinq années de travaux forcés. Arrivé au bagne le 20 septembre 1857, il y est mort un an plus tard,

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extrait du Journal de Chartres

Gustave César Maréchal a-t-il vraiment servi de modèle pour Jean Valjean ? On pense que l’abbé Vénard a pu renseigner Victor Hugo sur le vol au presbytère commis par Mahé mais il avait quitté Faverolles dès 1835 et cela faisait 19 ans en 1857 lorsque Maréchal commet son propre vol. On peut aussi penser qu’en 1857 Victor Hugo avait déjà écrit les premières pages des Misérables où se situe le vol qui envoie Jean Valjean au bagne.

J’ai eu l’occasion de voir une édition des Misérables présentée par Jean-Louis Cornuz (1922-2007) qui a écrit une biographie de Victor Hugo. Dans cette présentation, il indique que Victor Hugo a commencé à écrire son livre dès 1845 jusqu’en 1847 puis a marqué une pause car il s’était engagé en politique. En 1854, le titre définitif de l’ouvrage devenait ’Les Misérables". Il modifiait encore son manuscrit en 1860. Le livre achevé était publié en avril 1862. Selon J.L. Cornuz, le personnage qui a servi de modèle à Jean Valjean s’appelait Pierre Maurin et fut condamné en 1801 à cinq ans pour vol d’un pain avec effraction et voie de fait sur la personne du boulanger. Libéré en 1806, il aurait rencontré l’évêque de Digne qui l’aurait dirigé vers un général qui en aurait fait son ordonnance. Pierre Maurin aurait été tué à Waterloo en 1815. On notera que Pierre Maurin a été condamné pour un vol de pain à cinq ans, motif et durée identiques pour le personnage de Jean Valjean.

En 1934, à propos du vol au presbytère, Mme Ventura considère que la relation entre le curé Vénard et Victor Hugo a été déterminante "je suppose que, dans sa correspondance avec Victor Hugo, il lui narra le fait et que ce dernier s’en est servi ; il a eu ainsi son attention attirée sur Faverolles et c’est peut-être la raison pour laquelle il fait vivre son héros à Faverolles".

En revanche, son opinion est qu’il n’y a pas de lien entre le bagnard de Faverolles mort en 1858 et le personnage de Jean Valjean "D’après les renseignements que j’ai eus, il s’agit très probablement d’un relégué pour vols, originaire de Faverolles, où il était né en 1824. Je ne vois pas de relations entre ce relégué et les Misérables".

LES ZONES D’OMBRE DU ROMAN DE VICTOR HUGO

Dans "Les Misérables", Victor Hugo fait une description du logis de Monseigneur MyrieI. Il s’attarde sur deux portraits dont l’un est celui de l’abbé Tourteau, vicaire général d’Adge, abbé commendataire de l’abbaye de Granchamp, ordre de Citeaux, diocèse de Chartres. Cet abbé Tourteau a effectivement été le dernier abbé de cette abbaye avant la révolution. Il y avait été nommé en 1785. C’est lui qui a acheté les bâtiments de l’abbaye lorsqu’elle a été vendue comme bien national en 1795.

Grandchamp se trouve sur la route immédiatement après avoir quitté Faverolles en direction de Paris. Mais Victor Hugo a pu être mal renseigné ou faire une confusion. L’abbaye de Grandchamp n’était pas rattachée à l’ordre de Citeaux mais à celui de Prémontré. Dans son histoire de l’abbaye de Grandchamp publiée vers 1901 par la Société Archéologique d’Eure-et-Loir (tome XIII des Mémoires), l’abbé Gautier appelle bien l’attention du lecteur sur un prieuré de Grandchamp, ordre de Citeaux, diocèse de Meaux, qui se trouvait dans le département de la Seine-et-Marne sur la commune actuelle de Tancrou. L’ordre de Prémontré a été fondé en 1121 selon la règle de Saint Augustin (5ème siècle). L’ordre de Citeaux a été fondé en 1098 selon la règle de Saint Benoist (6ème siècle). Personne ne semble avoir relevé cette différence jusqu’à présent.

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extrait du texte de l’abbé Gautier

J’ajoute qu’il existe une autre commune de Grandchamp dans le département de la Haute Marne, laquelle se trouve aussi très proche d’une commune appelée Faverolles.

Victor Hugo associe Jean Valjean à Faverolles plusieurs fois au début de son ouvrage "Les Misérables" parfois à quelques pages les unes des autres. Il n’y a jamais de précisions sur le département où se trouve cette commune.

- Présentation de Jean Valjean : "quand il eut l’âge d’homme, il était émondeur à Faverolles".

- Le vol de pain à la boulangerie et la condamnation : "Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l’église à Faverolles"..."ceci se passait en 1795, Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux du temps pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée".

- Enchaîné pour les galères : "une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Jean Valjean fit partie de cette chaîne"... "il parvenait seulement à dire de temps en temps : j’étais émondeur à Faverolles".

- Chez l’évêque lorsqu’il dit être un galérien et lit son passeport jaune : "Jean Valjean, forçat libéré, natif de...(cela vous est égal..), est resté 19 ans au bagne".

- Quand Javert prévient M. Madeleine qu’il l’a dénoncé comme étant le forçat Jean Valjean : "depuis longtemps j’avais des idées. une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre à Faverolles".

- Lorsque Champmathieu est arrêté pour vol de pommes et qu’un ancien forçat croit reconnaitre Jean Valjean : "ce Champmathieu, il y a une trentaine d’années a été ouvrier émondeur d’arbres dans plusieurs pays notamment à Faverolles".

- Durant l’enquête pour prouver que Champmathieu est Jean Valjean : "On s’informe à Faverolles...il n’y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean".

- L’avocat général s’adressant à Champmathieu qui nie être Jean Valjean :"vous êtes le forçat Jean Valjean caché sous le nom de Jean Mathieu qui est celui de sa mère, vous êtes né à Faverolles et vous avez été émondeur".

En fait, la référence à Faverolles reste totalement floue. Rien ne permet de situer cette commune. Jean Valjean est censé être originaire de la Brie, une région à l’est de Paris. Faverolles en Eure-et-Loir se trouve à l’ouest de Paris. Par quel hasard, Jean Valjean peut-il être arrivé aux confins de la Beauce ? Il était émondeur. Ce métier existait dans toutes les régions et n’a disparu qu’avec la mécanisation. Il a très bien pu aller vers le nord et l’est où se trouvent quatre Faverolles dans les départements de la Marne, de la Haute-Marne, de la Somme et de l’Aisne. Le lieu de naissance de Jean Valjean n’est jamais précisé et quand il s’apprête à le dire à l’évêque de Digne, il ne le livre pas, Seul l’avocat général laisse entendre que Jean Valjean serait né à Faverolles lorsqu’il s’adresse à Champmathieu. Cette affirmation n’est pas logique si la famille de Jean Valjean est originaire de la Brie où il a du naître. Selon le récit, Jean Valjean qui est recueilli par sa sœur au décès de leurs parents est émondeur à Faverolles à l’âge adulte sans préciser où il était auparavant.

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Le chêne du Thuilay photographié en 2005

Jean Valjean devenu M. Madeleine crée une entreprise de verroterie que Victor Hugo situe à Montreuil-sur-Mer (Pas-de-Calais). C’est là qu’il apprend l’arrestation de Champmathieu qui a eu lieu du coté d’Ailly-le-Haut-Clocher (département de la Somme où se situe une commune de Faverolles). Monsieur Madeleine se rend à Arras (Pas-de-Calais) pour faire innocenter Champmathieu. Plus tard quand il parvient à s’évader lors de son deuxième séjour au bagne, il va chez les Thénardier à Montfermeil (ancienne Seine-et-Oise aujourd’hui Seine-Saint-Denis) pour reprendre Cosette et la suite du roman se déroule essentiellement dans la région parisienne et à Paris. Il n’y a plus de référence à Faverolles.

Il manque dans le récit de Victor Hugo un élément essentiel qui aurait pu éclairer de quel Faverolles il s’agit. Quel est le tribunal qui a condamné Jean Valjean la première fois ? Où était-il situé ? Lorsque M. Madeleine va innocenter Champmathieu, on sait que c’est à Arras. Lorsque Jean Valjean est condamné pour la seconde fois, on sait que c’est par la Cour d’Assises du Var.

En 1934, Mme Ventura s’est livrée à son enquête à la demande de M. Viollette, directeur du journal l’Action Républicaine. Il venait de voir au cinéma le film "Les Misérables". Ce film est visible sur internet. Dès le début du film, est montré le passeport de Jean Valjean où l’on peut lire qu’il est né à Faverolles, Eure-et-Loir. Je ne pense pas qu’on puisse considérer cette image comme une vérité lorsque ce film fait croire que Jean Valjean est libéré du bagne sur une bonne action ce qui n’est pas écrit pas dans le roman..

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Passeport de Jean Valjean selon une photo du film Les Misérables en 1934

Ce qui va en faveur de "notre Faverolles", c’est la correspondance supposée entre Victor Hugo et l’abbé Vénard. Selon l’abbé Beauhaire déjà cité, Germain Vénard était né au Boullay-Thierry le 1er mars 1833. Il a été nommé curé de Faverolles en 1833 et n’y est resté que jusqu’en 1835. Il est nommé successivement à Guilleville de 1835 à 1837, à Fessanvilliers de 1837 à 1841, n’arrive à Crucey qu’en 1841 et y reste jusqu’à son décès survenu le 6 décembre 1861 à l’âge de 53 ans. Cette correspondance entre poètes existe-t-elle dans les archives de Victor Hugo pour s’assurer que l’abbé Vénard pouvait encore l’informer sur Faverolles alors qu’il en était déjà parti dès le vol de 1840 ? Il est vrai qu’étant né à Boullay-Thierry, il pouvait revenir régulièrement voir sa famille dans notre secteur et aller voir l’abbé Perdreau qui l’avait remplacé.

Un vol de pain aurait eu lieu à Faverolles le 6 novembre 1841. Je n’ai pas d’information plus précise sur ce point et je n’ai pas trouvé un article sur ce vol dans le journal de Chartres. Cette hypothèse tombe si Victor Hugo, pour son personnage de Jean Valjean, s’est réellement inspiré de Pierre Maurin condamné pour un vol de pain ainsi que l’écrit J.L. Cornuz. Ce Pierre Maurin est également cité par André Maurois (Académicien, 1885 - 1967) dans son livre "Olympio ou la vie de Victor Hugo", une biographie éditée en 1954.

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Extrait du livre Olympio d’André Maurois

Selon l’article d’avril 2019, des couverts ont été trouvés au pied du chêne de Faverolles en 1896 (année également citée par Mme Ventura) et il en est déduit que ce sont ceux volés au presbytère en 1840. Le site internet de Faverolles donne une autre date. Ce serait à la date du 31 janvier 1880 que les couverts auraient été retrouvés et c’est le 7 mars 1896 qu’ils auraient été remis aux héritiers du curé Perdreau selon l’acte d’un notaire. Parfois, on associe aussi à cette découverte les chandeliers volés qui, je le rappelle, auraient été retrouvés dans la rivière à Lormaye. Je n’ai pas consulté les documents cités mais j’imagine que les dates données par le site internet de la mairie de Faverolles sont exactes. On peut s’étonner que le vicaire Mahé ait caché des couverts mais se soit chargé des chandeliers dans sa fuite. Certes, s’il a remarqué que les couverts portaient les initiales A. P. du Curé Perdreau, il avait de bonnes raisons pour s’en séparer en les cachant mais une fois accusé du vol, il aurait pu avoir intérêt à avouer cette cachette afin de faire meilleure impression lors de son procès en assises au lieu de continuer à nier le vol.

Au final, je considère que la commune de Faverolles en Eure-et-Loir n’est pas à exclure. À mon avis, cette hypothèse repose uniquement sur le lien que Victor Hugo à eu avec le curé Vénard, le fait qu’il puisse citer le nom d’un abbé de Grandchamp et qu’il connaisse l’Eure-et-Loir pour être venu dans la région de Dreux afin de rejoindre celle qui allait devenir sa femme.

Ce choix de "notre Faverolles" me semble seulement justifié par le vol du vicaire Mahé au presbytère qui constitue un élément du récit de Victor Hugo en ce qui concerne les couverts (que vole Jean Valjean) et les chandeliers (que Jean Valjean ne vole pas puisqu’ils sont donnés par l’évêque). Je rejoins sur ce point ce qu’a écrit Mme Ventura et je ne pense pas qu’on puisse lier le personnage de Jean Valjean à Faverolles.

Roger TEMPÊTE