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UN JOURNALISTE AMÉRICAIN ÉCRIT SUR COULOMBS

jeudi 13 février 2020, par rogertempete

UN JOURNALISTE AMÉRICAIN ÉCRIT SUR COULOMBS EN 1954

C’est la fille de mon premier instituteur qui m’a transmis un article que son père avait conservé car il avait été parmi les personnes rencontrées par ce journaliste qui s’appelait BLAIR CLARK (1917-2000). Si le renseignement lu sur internet est exact, le journaliste travaillait pour le journal CBS News et il est vraisemblable que l’article en provient.

Pourquoi être venu à Coulombs alors qu’il est question d’un sujet qui intéressait la France entière puisqu’il s’agissait de la guerre d’Indochine ? Je n’ai pas la réponse mais je suppose que le journaliste connaissait le baron COCHE qui est cité dans l’article et qui avait résidé aux États-Unis. Il y avait aussi à l’époque des bases aériennes américaines sur le territoire français depuis la fin de la guerre 1939-1945 et celle de Crucey en Eure-et-Loir était importante au point qu’on a conservé le nom de cité américaine à un quartier de Dreux où vivaient les familles des militaires.

Le journaliste a interrogé quelques personnalités du village : Le Maire M. SAGE, l’instituteur M. ELIET, le cordonnier M. COURONNE, des agriculteurs en activité ou en retraite M.M. PETIT, HUBERT, DESARTRE, MARIE, un propriétaire M. COCHE DE LA FERTÉ ainsi que deux soldats de retour d’Indochine. Ils ont donné leur sentiment sur ce conflit qui faisait que la France, alors puissance coloniale, avait le mauvais rôle. Ce fut d’ailleurs une défaite après l’affaire de Dien Bien Phu qui a conduit la France à se retirer de l’Indochine

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SAÏGON - Sud Vietnam - La banque de l’Indochine

Le contingent militaire français en Indochine ne comprenait que des soldats de métier ou des engagés volontaires. Trois d’entre eux étaient originaires de Coulombs : Pierre BRISSARD (1930 -1993), Pierre ALLAIS (1927-1974) et Jacques NOËL (1930-2020).

L’article de BLAIR CLARK avait pour titre ÉCHOS D’INDOCHINE EN FRANCE. Voici son texte :

"À 17000 kilomètres au sud-est de Paris, sur une plaine poussiéreuse entourée de collines, dans un lieu solidement fortifié appelé Dien Bien Phu, la bataille la plus rude de la guerre d’Indochine, alors dans sa septième année, était en cours. De son issue dépendait la poursuite de la guerre, ou bien la paix, pour cette ancienne colonie française et peut-être pour toute l’Asie du sud-est.

Au même moment, à seulement 25 kilomètres au sud-ouest de Paris, un village tranquille vaquait à ses occupations tout comme si la France était en temps de paix. Coulombs (566 habitants) connaît toutefois la guerre mieux que la plupart des villages français. Bien entendu cette commune tranquille située dans le département d’Eure-et-Loir a déjà, à deux reprises au cours des quarante dernières années, envoyé ses hommes se battre contre les Allemands, tout comme n’importe quelle autre ville de France.

Au surplus pour Coulombs la Libération entraîna des conséquences particulièrement pénibles : à quatre reprises en juillet-août 1944 l’aviation alliée, voulant barrer la route aux Allemands s’enfuyant de la Normandie vers l’est, bombarda le pont de chemin de fer qui traversait l’Eure. Six habitants y trouvèrent la mort, dix-sept maisons furent détruites et cinquante autres bâtiments gravement endommagés. On estima à 100,000 francs le coût en termes d’argent.

Derrière la mairie reconstruite, les cimes déchiquetées d’une demi-douzaine de platanes bordant l’Eure rappellent aux habitants que par une chaude journée d’août 1944 un P-38 américain y avait frayé son chemin avant de s’écraser en flammes un peu au-delà du pont qu’il attaquait. Le presbytère du village n’est plus qu’un amas éparpillé de pierres.

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BAIE D’ALONG - Nord Vietman

Coulombs est situé dans la vallée de l’Eure à la limite de la Beauce, immense plaine où sont cultivées des céréales. C’est une communauté agricole, où une vingtaine de fermiers exploitent les neuf-dixièmes de ses mille hectares de terrain fertile. A part deux ou trois fermes de grosse taille, la ferme moyenne compte une trentaine d’hectares avec des propriétés de particuliers éparpillées en petites bandes -une heureuse particularité française !- sur toute la communauté. L’unique entreprise est une fabrique de meubles qui emploie actuellement une quinzaine d’hommes. De l’autre côté de l’Eure, à Nogent-le-Roi, ville voisine, se trouvent deux ou trois petites fabriques où travaille la main d’œuvre non-agricole de Coulombs.

Sur le plan politique, Coulombs semble pencher vers le Centre. Le scrutin des élections nationales de 1951 montre que la ville vota très majoritairement en faveur des candidats de la coalition modérée composée des partis Indépendant, Paysan et Gaulliste. Sur les 327 voix émises, 56 furent pour les candidats communistes, alors que le maire Robert Sage et son secrétaire de mairie René Guyon ignoraient jusqu’à l’existence d’un seul communiste inscrit sur les listes électorales du village. C’était le vote de protestation, le vote traditionnel contre ‘le système’, la voix qui clame « il faut que ça change ! ». « Il n’y a rien de surprenant », dit Jacques Eliet qui fait la classe à une cinquantaine d’enfants à Coulombs, « que les travailleurs agricoles, dont certains gagnent à peine assez pour ne pas mourir de faim, se tournent vers le parti qui semble le plus opposé au statut quo ».

On aurait tort de croire que la guerre dans l’Indochine lointaine, à 17000 kilomètres de là et très éloignée des consciences politiques ordinaires, soit une obsession toujours présente à l’esprit des habitants de Coulombs. Elle fait les gros titres de leurs journaux mais la question d’armer les Allemands, leurs ennemis traditionnels, les préoccupe davantage.

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Pierre BRISSARD

Sauf pour le petit nombre d’habitants qui ont une expérience directe de la guerre ou qui y ont un enjeu personnel. A Coulombs il y a seulement trois jeunes qui ont combattu en Indochine, dont Pierre Brissard, 24 ans : il y a passé trois ans à se battre avec l’ennemi insaisissable dans les deltas fumants et les jungles vallonnées, y a perdu une partie de sa main gauche dans une explosion de mine, et y a contracté le paludisme dont il souffre encore.

« Bien sûr je veux que la guerre se termine », dit-il avec véhémence. « Quand je pense aux hommes bien, mes camarades, qui y sont morts, et pour rien *** ». Sa mère se tenait debout à la table de cuisine, regardant fixement par la fenêtre. Derrière elle dans la minuscule cuisine, sa belle-fille, malade, était alitée. Mme Brissard répétait à voix basse, encore et encore « Il faut que ça finisse, il faut que ça finisse ». Un de ses fils était de retour auprès d’elle ; un autre était toujours là-bas en train de se battre.

Quelques maisons plus bas dans la rue, le caporal Noël, en permission chez lui après vingt-six mois de combat, était en train de bêcher son jardin à l’arrière de sa modeste demeure en plâtre. Il s’avouait incapable de dire pourquoi on se battait ou comment y mettre fin. « Je sais seulement que s’il faut que j’y retourne j’aimerais mieux que ce soit armé d’une canne à pêche que d’un fusil », fit-il remarquer avec un mince sourire.

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HANOÏ - Nord Vietman - Dépôt de bambous sur le canal Bonnal

Etienne Petit, 28 ans, a le même âge que le caporal Noël. Il cultive 65 hectares de fermage. Diplômé du Lycée Agricole de la ville voisine de Chartres et considéré comme l’un des agriculteurs les plus progressifs de Coulombs, il est le membre le plus jeune du conseil municipal, qui en compte treize, y succédant à son père. Manifestement, le sort de Coulombs et de la France lui tenait à cœur.

« Nous devons quitter L’Indochine » dit-il « mais pas nous faire jeter dehors ». D’un tiroir de sa petite cuisine rustique il sortit deux calepins et un album de photos. Sur la couverture on peut lire la légende, inscrite méticuleusement, à demi-effacée : « Voyage en Tunisie, 1903 ». C’était le journal tenu par son grand-père d’un séjour de quinze jours effectué dans le protectorat français en Afrique du nord.

« Après tout, nous n’avons pas réduit en esclavage les habitants de nos colonies. Regardez ce que disait mon grand-père voilà cinquante ans »,dit M.Petit en montrant du doigt un passage qui décrivait certaines des routes tunisiennes comme l’égal de celles en France, et un autre qui notait avec fierté « les liens invisibles qui nous attachent déjà si fermement à cette autre France de l’avenir et aux vaillants pionniers qui défendent la renommée de notre race ancienne ».

« Si nous nous retirions de l’Indochine trop tôt », dit M.Petit, « d’autres états membres pourraient quitter l’Union française. Nous faisons du bon travail dans certaines de nos colonies et nous ne devrions pas partir avant que les habitants soient en mesure de prendre en main leurs propres affaires ».

Plus loin dans la rue habite M.Raoul Hubert qui a deux fois l’âge de M.Petit et qui est deux fois plus désabusé. Il cultive 15 hectares pour gagner, selon lui, à peine de quoi vivre pour lui et son épouse. Son abstentionnisme politique témoigne de son dégoût du gouvernement ; il n’a pas voté, dit-il, depuis des années. Un vétéran des deux Guerres Mondiale, il fut capturé dans la deuxième.

M.Hubert ne prévoit pas de gros avantages pour la France comme conséquence de la paix en Indochine, mais il est en faveur d’un effort pour mettre fin à la guerre. « Toutefois on ne peut conclure la paix n’importe comment », dit-il. « Il y a des moments où il ne faut pas montrer qu’on a envie de faire la paix ». « La guerre », continua-t-il, réfléchissant, « c’est toujours la même histoire : au début on a en tête des objectifs précis, et puis tout s’embrouille. C’est ce qui se passe en Indochine ».

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SAÏGON - Sud Vietman - Le pont Arc-en-Ciel

Des paons se pavanent sur la pelouse de la ferme, qui compte 25 hectares, de M.Ferdinand Desartre. Ces fiers oiseaux laissés en liberté et d’autres magnifiques spécimens orientaux en cage démarquent M.Desartre et son épouse de leurs voisins, car à Coulombs il y a peu de richesses, peu de faste. « Votre président Roosevelt disait de nous autres Français que nous sommes d‘ « odieux colonisateurs », dit M.Desartre, une lueur de défi dans le regard. « Mais à présent qu’il est question de barrer la route aux Communistes, votre gouvernement nous dit : ‘Tenez bon coûte que coûte’. N’est-ce pas un peu contradictoire ? »

M.Desartre trouvait ‘révoltant’ que les Indochinois ne fassent pas plus pour se défendre eux-mêmes contre les Communistes. « Pourquoi devrions-nous défendre l’Empereur Bao Dai », demanda-t-il, « quand il dit en somme que nous devons nous battre pour barrer les avancées du communisme dans son pays et puis, sitôt accompli, déguerpir ? ».

« Il faut que nous partions, on ne peut pas rester indéfiniment », ajouta son épouse, « mais quand nous partirons il ne faut pas que ce soit lâchement ». Tous les deux pensaient, ou plutôt craignaient que, quoi que fasse la France, c’est l’Allemagne qui finirait comme la puissance dominante de l’Europe. « C’est un grand peuple », dit-il, « discipliné, ce que nous ne sommes pas. Les Français sont en train de perdre le sentiment ancien de la grandeur et du prestige de la France ».

M..Marie, âgé de soixante-dix-huit ans, agriculteur à la retraite, avait une quarantaine d’années quand il s’engagea dans la première guerre mondiale ; il se décrit comme ‘un Français à l’ancienne’. « Pour moi le drapeau signifie quelque chose », dit-il avec insistance. « Il va falloir, je l’admets, que nous quittions l’Indochine, mais pas la queue entre les jambes. Quand quelque chose ne va pas bien, ce n’est pas faire preuve d’intelligence que de s’obstiner indéfiniment, mais il n’est pas agréable de se voir obligé d’abandonner ».

Gilbert Chapet, le deuxième plus important propriétaire terrien de Coulombs, est un homme peu bavard, père de neuf enfants. Il était de l’avis que ce serait bien pour la France si la guerre se terminait, mais il n’était pas prêt à suggérer quel serait le meilleur moyen pour arriver à la paix. Pour lui la conséquence la plus évidente de la guerre c’était le taux élevé des impôts.

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Jacques ELIET avec des élèves

Dans la cour de récréation de l’école c’était le moment pour les enfants de jouer. Leur jeune instituteur, M.Eliet, était assis dans le bureau du maire aux côtés du secrétaire de mairie M.Guyon et son épouse : ils parlaient de la guerre. « C’est une guerre coûteuse », dit M.Eliet, « coûteuse en hommes et en argent, mais il vaut toujours mieux sortir d’une guerre grâce à des négociations si on peut que de s’obstiner à se battre. Une victoire militaire est-elle possible ? En réponse à cette question, j’en pose une autre : que vaut une victoire militaire en Indochine alors que les Communistes chinois se tiennent seulement de l’autre côté de la frontière ? Combien de temps durerait-elle ? ».Selon lui l’Empereur Bao Dai n’était pas représentatif de son peuple et c’est pour cette raison qu’il était si difficile de mobiliser le peuple vietnamien en vue d’une ‘guerre d’indépendance nationale’ contre les Communistes.

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Robert COURONNE

Robert Couronne, cordonnier, homme trapu d’âge moyen dont la carrure remplissait presque son atelier situé dans la rue principale, leva les yeux de son cuir pour faire remarquer que tout ce qu’il savait de la guerre provenait de la radio ou des journaux. « La guerre ne me préoccupe pas trop », dit-il, « mais il vaut toujours mieux mettre fin à une guerre, n’est-ce pas ? ».

Le baron Pierre Coche de la Ferté, le plus important propriétaire terrien de Coulombs, est proche du cordonnier en ce sens qu’il se sent coupé des événements de la guerre et de la politique, bien qu’il fût auparavant diplomate de son état. Depuis sa retraite en 1949, le baron, qui a presque soixante ans, après avoir servi pendant quatre ans comme officier de liaison auprès des forces d’occupation américaines en Allemagne, cultive ses 172 hectares.

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Pierre COCHE de la FERTÉ

Comme un certain nombre de ses concitoyens de condition plus humble, le baron compte beaucoup sur les pourparlers de Genève pour mettre fin à la guerre d’Indochine. « Si nous pouvons faire en sorte que la Chine n’aide pas les rebelles Vietminh et si vous autres aux Etats-Unis nous soutenez le plus possible, alors les choses s’arrangeront d’elles-mêmes », dit-il. Il ne croit pas que la France puisse « se retirer du jour au lendemain. Mis à part les problèmes logistiques relatifs à un retrait, tous ceux qui là-bas nous ont soutenus seraient décapités, chose que nous ne pouvons permettre ».

Et si les pourparlers de Genève ne réussissent pas à mettre fin à la guerre ? « Dans ce cas-là », reprit le baron, « nous serons obligés d’y rester encore longtemps : je ne crois pas que l’opinion publique en France veuille que nous nous retirions à n’importe quel prix et dans n’importe quelles conditions ». Le père du maire de Coulombs avait été cocher de la famille du baron, établie au village depuis 120 ans.

M. Sage, maire depuis 1940, gagne sa vie en dirigeant, avec son fils, Paul, 37 ans, une boutique d’antiquités. Depuis les quatorze ans qu’il est en fonction, M.Sage se voit obligé d’affronter la guerre et ses conséquences. Alors qu’ils battaient en retraite depuis la Normandie, quatorze chars allemands restèrent cachés dans les grottes de calcaire qui se trouvent juste derrière sa maison. Depuis lors il lui a fallu se démener pour faire reconstruire sa commune dévastée, à commencer par l’église, la mairie et l’école.

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SUD VIETNAM - Repiquage du riz

« Je crois que la plupart des habitants de Coulombs veut que cette guerre finisse », dit-il. « Ils ignorent peut-être de quelle façon précisément, eux-mêmes et le pays en bénéficieront, mais ils ont le sentiment que cela a duré trop longtemps et qu’il n’y a aucun profit à en tirer. Mais il faut que ça se termine honorablement. Nous ne pouvons pas simplement abandonner ».

« Surtout honorablement », fit Mme Sage faisant écho aux paroles de son mari.

Blair Clark"

Ce texte et les photos jointes appellent quelques précisions. M. Pierre COCHE DE LA FERTÉ cité dans l’article est le fils du Baron Alexandre COCHE qui fut Maire de Coulombs.

À ma connaissance, c’est M. SAGE lui même, le Maire de Coulombs en 1954, qui fut dans sa jeunesse le cocher du Baron Alexandre COCHE et non son père.

L’église de Coulombs a subi des dégâts lors des bombardements de 1944 mais il ne fut pas nécessaire de la reconstruire. C’est le presbytère qui a été détruit le même jour que la mairie-école.

À propos du soldat BRISSARD, je pense que ce n’est pas de sa mère qu’il s’agit mais plutôt de sa belle mère, Mme ALLAIS, dont le fils Pierre, militaire de carrière, était toujours en Indochine.

Sur la photo montrant M. ELIET dans la classe des garçons qui se trouvait à la mairie à l’époque (aujourd’hui la salle du Conseil Municipal), on distingue la chevelure de quelques filles. C’était exceptionnel car ce jour là, Melle MILLET, l’institutrice des filles était souffrante.

Le caporal NOËL était en fait soldat de première classe selon ses papiers militaires. C’est lui qui envoyait à sa famille les cartes postales d’Indochine qui illustrent cet article.

Merci à Madame Annie PANIER-ELIET qui m’a fourni cet article et à M. et Mme Peter GRIFFITHS qui en ont traduit le texte.

Roger TEMPÊTE