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J’AI COMME UN DOUTE

mardi 30 juillet 2019, par rogertempete

J’AI COMME UN DOUTE

Dans le bulletin municipal de Coulombs de l’année 1996, j’ai écrit un article sur la voie ferrée de Coulombs intitulé "Quand le train passait à Coulombs". C’est cet article que j’ai repris en le complétant à la rubrique "Souvenirs d’Autrefois" de ce site.

Je m’étais inspiré des délibérations du conseil municipal de Coulombs traitant de l’installation du chemin de fer à la fin du dix-neuvième siècle, de quelques informations données par M. DETOURNAY dans son ouvrage sur le canton de Nogent-le-Roi publié en 1984 et d’articles de journaux sur la fermeture de la ligne S.N.C.F..

Comme tout le monde, j’ai repris ce qui avait été raconté à savoir que la pile d’un pont visible dans le lit de l’Eure à la hauteur du pont de la Bretèche à Lormaye était destinée à recevoir un pont qui n’a jamais été construit suite à la faillite d’une entreprise chargée des travaux de la ligne de chemin de fer et d’un changement du tracé.

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Vue du pont de la Bretèche

Par un hasard des limites territoriales des communes de Lormaye et de Coulombs, nous sommes à cet endroit sur Coulombs alors que toutes les cartes postales émises sont recensées à Lormaye ou Nogent-le-Roi. En effet, c’est la rivière d’Auge sur la gauche de l’Eure, le chemin du pont de la Bretèche sur la droite de la bande de terre où se trouve la maison et le pont routier qui forment les limites entre Lormaye et Coulombs.

En 2005, une exposition "Nogent sur les rails" s’est tenue au château de Nogent-le-Roi autour du chemin de fer et notamment sur la voie ferrée Dreux-Maintenon. J’ai recherché dans les archives de la mairie de Coulombs si des documents avaient pu être conservés sachant que ces travaux n’étaient pas du ressort de la commune. J’y ai trouvé peu de choses sauf un état très détaillé des parcelles nécessaires au tracé de la ligne avec le nom de tous les propriétaires appelés à vendre leur terrain à la compagnie des chemins de fer. Cet état est daté du 6 juin 1883.

C’est là que j’ai commencé à avoir un doute. Une entreprise aurait donc pu construire un ouvrage sur un terrain dont la compagnie n’était pas encore propriétaire. Est-ce que le tracé de la voie était définitif après les enquêtes publiques pour permettre la rédaction des actes de vente ?

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Vue vers le pont de la Bretèche

Vu l’importance du projet, le déplacement du tracé après la faillite d’une entreprise aurait nécessité à nouveau des enquêtes publiques, l’annulation des actes passés et la restitution des terrains puis de nouveaux actes d’achat. Aucune trace de tout cela..

C’est quand j’ai rédigé l’article à la rubrique "Faits Divers-l’alcool tue" que j’ai effectué de nouvelles recherches sur l’accident survenu à M. LEGENDRE et découvert qu’il existait une passerelle pour franchir la rivière sur une sente pour aller de Lormaye à Chandelles. Dès 1874, le Conseil Municipal de Lormaye prévoyait de remplacer cette passerelle devenue vétuste et un habitant de Lormaye a proposé un terrain pour y établir un pont plus large et créer une route à la place de la sente. Ce qui fut fait à la charge de la commune de Lormaye en 1879, année de la noyade de M. LEGENDRE.

Et j’ai continué à avoir un doute sur la version du pont du chemin de fer non construit que tout le monde rapportait. Si cette pile de pont était tout simplement l’ancien support de la passerelle ? Mais comment en être certain ?

Sachant que le Maire de Nogent-le-Roi, M. MESQUITE, également conseiller Général s’était impliqué pour la construction du chemin de fer dans la vallée, j’ai recherché si des délibérations du Conseil Général évoquaient cette affaire. Un peu au hasard, me souvenant que le conseil municipal de Coulombs avait délibéré au sujet du pont du chemin de fer sur l’Eure en 1884, j’ai consulté en premier un rapport fait par le Préfet au Conseil Général lors de la session ordinaire de 1883 et j’y ai trouvé des informations sur les lignes de chemin de fer en cours de construction dans le Département dont celle de Dreux à Maintenon divisée en deux sections de Dreux à Chaudon et de Chaudon à Maintenon.

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Rapport au Conseil Général - Session 1883

Ainsi, sur la première section, les travaux étaient en cours, ce qui n’était pas le cas pour la seconde section. M. DETOURNAY citant dans son livre l’entreprise PHILIPPART comme ayant construit la pile de pont à Lormaye puis ayant fait faillite, il fallait consulter d’autres comptes rendus des réunions du Conseil Général pour tenter de trouver à quelle date cette faillite avait pu intervenir.

C’est toute l’histoire de la construction de la ligne de Dreux à Maintenon qui se trouve évoquée lors des sessions du Conseil Général entre les années 1863 et 1887.

La construction des voies ferrées était concédée à des sociétés privées par l’État ou les Départements selon qu’il s’agissait de voies d’intérêt national ou local. Dès 1863, le Conseil Général estime qu’il faut relier entre elles les lignes d’intérêt général en desservant les chefs-lieux de canton pour favoriser le commerce. Il classe la ligne de Dreux à Maintenon parmi les lignes prioritaires à réaliser. Des études techniques puis financières aboutissent à une décision. C’est ainsi que la Compagnie d’Orléans à Rouen a obtenu du Conseil Général d’Eure-et-Loir le 20 mai 1870 la concession de plusieurs lignes comprenant celle de Dreux à Maintenon. La convention et le cahier des charges de cette concession ont été approuvés par un Décret du 31 juillet1871.

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Rapport au Conseil Général - Session extraordinaire de 1870

Le Conseil Général avait accepté un tracé mais la compagnie semble vouloir modifier l’implantation de la gare de Nogent-le-Roi ce qui provoque une protestation de M. MESQUITE. Il obtient que la gare que la compagnie veut positionner sur la rive droite de l’Eure soit construite sur la rive gauche ce qui évitera de construire un pont sur l’Eure pour la route qui aurait relié le bourg de Nogent-le-Roi à la gare.

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Rapport au Conseil Général - 1ère session 1872

Ce litige a donné lieu à une délibération du Conseil Municipal de Coulombs réuni le 2 février 1872 ; En voici quelques extraits : "Considérant que la ligne projetée traversera la commune de Coulombs de Villiers à Bréchamps sans presque toucher au territoire de Nogent-le-Roi, considérant que tous les moulins de la rivière d’Eure qui nous avoisinent auraient un avantage incontestable à venir trouver la gare aux ponts Notre Dame de Coulombs, considérant la demande des habitants de Villiers-le-Morhier qui réclament tant dans leur intérêt que dans celui de l’important village de Chandelles sur notre commune...que la ligne passe au sortir de Villiers entre Chandelles et la rivière d’Eure, à l’unanimité, émet le vœu que la ligne projetée et figurant sur le plan déposé à la Préfecture passe, au sortir de Villiers entre Chandelles et la rivière Eure".

Ce tracé est cependant le seul qui pouvait justifier un franchissement de la rivière à proximité du pont de la Bretèche pour que la ligne passe entre Chandelles et l’Eure. Ce vœu n’a pas été exaucé et la ligne est passée à Nogent-le-Roi sur la rive gauche de l’Eure pour franchir la rivière sur le pont métallique à Coulombs et filer en ligne droite sur l’autre rive derrière le hameau de Chandelles.

La guerre de 1870 puis l’occupation prussienne avec ses réquisitions avait aussi retardé le démarrage de la construction de la ligne qui aurait du être terminée en 1873. A la première session de 1874, le rapporteur indique aux conseillers généraux que le retard est aussi du à un désaccord sur le tracé entre les ingénieurs de la Compagnie et ceux du contrôle exercé par l’État. M. MESQUITE parle alors d’actions coercitives à envisager à l’encontre de la compagnie. Néanmoins, il est accordé à la compagnie un délai supplémentaire pour effectuer les travaux jusqu’au 31 juillet 1875.

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Rapport au Conseil Général - 1ère session de 1874

Les explications données montrent qu’il y a des difficultés à raccorder la voie en projet aux autres voies qui existent à Dreux et à Maintenon qui appartiennent à d’autres Compagnie. Il semble aussi qu’on modifie le tracé côté Dreux à Comteville. Mais bien que la Compagnie ne soit pas encore propriétaire des terrains, elle commence à construire des ouvrages d’art lorsque les propriétaires n’y sont pas opposés comme à Ecluzelles. Il est question aussi de construire un pont de 18 mètres sur l’Eure à Lormaye.

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Rapport au Conseil Général - 2ème session de 1875

Si la Compagnie d’Orléans à Rouen faisait des bénéfices sur les lignes d’intérêt général qu’elle exploitait, un choix hasardeux avait été fait de lui confier en même temps les travaux sur plusieurs lignes d’intérêt local. Tout le monde voulait "son chemin de fer" en même temps si bien que plusieurs lignes étaient en cours sans se terminer pour en commencer l’exploitation. Comme la Compagnie prenait du retard, les subventions de l’État ou du Département n’étaient pas versées et les entreprises n’étaient plus payées.

La Compagnie a été mise en faillite le 22 mars 1877 par un jugement du Tribunal de Commerce de la Seine et un syndic nommé. Le Département avait le choix de dénoncer la convention de concession pour non respect des délais ou de s’entendre avec le syndic pour poursuivre les travaux dans la limite des fonds disponibles et des subventions à verser. Le Conseil Général opte pour la seconde solution et le syndic dresse une liste de travaux à poursuivre où figure à nouveau le projet du pont de Lormaye ce qui tend à prouver que rien n’a encore été construit à Lormaye au début de l’année 1877.

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Rapport au Conseil Général - 1ère session 1877

Dans le même temps, l’État ne pouvait pas suspendre l’exploitation des lignes achevées et propose de racheter à la Compagnie toutes les lignes d’intérêt général en fonctionnement. Le Département souhaite que les autres lignes dites d’intérêt local en cours de construction soient classées dans les lignes d’intérêt général et reprises par l’État. Une loi fut votée dans ce sens le 18 mai 1878.

Durant la mise en place par le syndic des mesures destinées à sauver la Compagnie, quelques travaux sont effectués sur la première partie de la ligne entre Dreux et Charpont : extrait du rapport présenté à la deuxième session 1877 du Conseil Général "Les acquisitions se poursuivent sur les communes de Dreux, Saint-Denis-de-Moronval, Luray, Ecluzelles, Villemeux et Nogent-le-Roi. Les terrassements exécutés à ce jour s’étendent sur une longueur d’environ 2.200 mètres. Un seul ouvrage d’art est terminé et deux autres sont actuellement en construction. Tous les autres ouvrages d’art n’ont reçu aucun commencement d’exécution.

Les travaux semblent aller très lentement : extrait du rapport présenté à la deuxième session de 1878 du Conseil Général. "Les terrains acquis pour l’établissement de la ligne forment une surface de 9 hectares 40 ares. Les terrassements sont effectués sur 3.800 mètres. Un ouvrage d’art, le passage inférieur du chemin de Dreux à Sainte-Gemme est complètement terminé. Trois autres le sont à peu près en ce qui concerne la maçonnerie. Tous les autres sont ou vont être incessamment en cours d’exécution.

On reste très optimiste. Des fonds sont versés à la Compagnie mais aussitôt bloqués en vertu des saisies faites par les créanciers. En définitive, le Conseil Général doit se résoudre à dénoncer la convention avec la Compagnie d’Orléans à Rouen pour non respect des délais en 1879.

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Extrait de l’arrêté du Préfet

Il n’y a pas dans les rapports présentés au Conseil Général en 1879 un véritable inventaire des ouvrages terminés ou en cours de construction qui permettrait d’affirmer qu’une pile de pont a été construite à Lormaye (en fait à Coulombs).

L’État qui possède son propre réseau de voies ferrées a donc racheté les lignes existantes ou en construction de la compagnie d’Orléans à Rouen

La nouvelle compagnie qui prend en charge la ligne de Dreux à Maintenon doit établir de nouveaux marchés pour poursuivre sa construction. Des propositions de modification du tracé vers Charpont, Villemeux et Chaudon sont encore faites afin d’abandonner une voie qui semblait passer dans la vallée pour la reporter à flanc de coteau et positionner les gares de ces communes à proximité des villages. Ainsi, on devine que l’Eure ne sera pas franchie à Ecluzelles où la maçonnerie du pont a reçu un début d’exécution ni à Villemeux comme cela était prévu. Il ne semble pas question de modifier le franchissement de l’Eure entre Nogent-le-Roi et Maintenon.

En conséquence, la compagnie doit terminer tous les plans et relevés de parcelles à acquérir, obtenir de nouveaux arrêtés d’expropriation, prévoir les dépenses à venir et conclure des marchés avec les entreprises chargées des travaux. L’année 1880 est entièrement consacrée à ce travail.

En août 1881, on attend l’approbation du tracé définitif de la section de Dreux à Villemeux avant de lancer les adjudications des travaux. On prépare le tracé de la section de Villemeux à Nogent-le-Roi et on espère faire l’adjudication au printemps 1882. Il en est de même pour la section de Nogent-le-Roi à Maintenon. Mais, en 1883, le Ministre des Travaux Publics a approuvé le tracé sous réserves que l’adjudication n’aurait lieu qu’après les enquêtes parcellaires (voir plus haut le rapport présenté à la session de 1883).

J’ai cité un document conservé aux archives de la mairie de Coulombs daté du 6 juin 1883. C’est le jugement d’expropriation des terrains de la voie ferrée rendu par le Tribunal Civil de première Instance séant à Dreux. Il comporte pour Coulombs le détail des parcelles expropriées soit 141 lignes selon le plan de la ligne prévue entre la prairie de Coulombs et l’abbaye, coté de Nogent-le-Roi, jusqu’à beaulant et les sablons coté Villiers-le-Morhier. C’est incontestablement le tracé définitif de la ligne telle que nous l’avons connue et dont la commune a acheté l’ensemble du terrain après sa suppression.

La ligne Dreux-Maintenon n’est pas dans l’aire géographique d’intervention de la compagnie des Chemins de Fer de l’État. Aussi, une nouvelle convention est conclue entre l’État et la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest en 1883.

Il est certain qu’à partir de 1883 les travaux reprennent de manière soutenue et à chaque session du Conseil Général, un rapport est fait sur leur avancement.

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Rapport au Conseil Général - 2ème session 1883

L’inondation exceptionnelle de 1881 est encore dans toutes les mémoires et la construction du pont qui franchit l’Eure à Coulombs provoque une inquiétude de la population vite relayée par le Conseil Municipal qui se réunit le 9 novembre 1884. "Plusieurs conseillers exposent qu’au lieudit le pont de la Bretèche, commune de Coulombs , le chemin de fer doit établir un pont sur la rivière d’Eure et en plus une ouverture de 25 m environ ce qui donne une ouverture totale de 50 m. Que l’entrepreneur a bien fait établir un pont volant sur la rivière mais qu’il se propose de combler provisoirement le surplus de l’ouverture avec de la terre, ce qui en cas d’inondation pourrait causer de grand dommage. Le Conseil, considérant que le remblai avec de la terre ne pourrait être enlevé assez vite en cas de crue des eaux comme en 1881 et que le pays se trouverait inondé, l’eau étant barrée par suite du remblai du chemin de fer dans toute la vallée, que la longueur de 50 m donnée à l’ouverture a été jugée indispensable par M.M. les ingénieurs, par ces motifs supplie M. le Préfet de vouloir bien faire ce qui sera nécessaire pour que l’ouverture dont il est question ne soit pas comblée". On constate que le tablier du pont qui était prévu à l’origine pour faire 18 mètres a été porté à 50 mètres tel que nous le connaissons.

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Rapport au conseil Général - 1ère session 1885

En 1885, tous les travaux de construction des infrastructures sont terminés et remis à la compagnie de l’Ouest qui est chargée d’installer les superstructures nécessaires au fonctionnement de la ligne. On commence à espérer que cette section pourra être livrée à l’exploitation courant 1887.

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Rapport au Conseil Général - 2ème session 1886

En 1887, la réception définitive de la ligne de Dreux à Maintenon est faite et la mise en exploitation est fixée au 15 août 1887. La ligne est réellement ouverte le jour de son inauguration le 21 août 1887 en présence de M. DE HÉRÉDIA, Ministre des Travaux Publics. Parti de Maintenon avec toutes les personnalités venues de Chartres, le train inaugural s’arrête à Villiers-le-Morhier, effectue une courte pause à Nogent-le-Roi et repart aussitôt pour une halte à Villemeux avant d’arriver à Dreux pour une première réception à la gare. Puis tout le monde reprend le train pour une grandiose réception à Nogent-le-Roi avec revue des pompiers, concert des sociétés musicales des communes, concours de gymnastique, remise de médailles et pour terminer un banquet de 350 convives sous la halle de la Gare, des discours, un feu d’artifice et un bal.

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Vue du pont de la Bretèche

Est-ce qu’une pile de pont a été construite près du pont de la Bretèche sur un ancien tracé avant 1882 ? La question reste posée. On a vu que le syndic prévoyait après mars 1877 une dépense pour construire un pont sur le Roulebois à Nogent-le-Roi et celui de Lormaye. Rien ne permet de dire avec certitude qu’une construction a été réalisée entre début 1877 et mai 1879 quand la compagnie des chemins de fer d’Orléans à Rouen a été déchue de la concession. Ensuite, l’Etat reprend le dossier, les plans, les acquisitions de terrains mais ne construit rien avant 1883.

Dans les rapports consultés, je n’ai pas lu le nom de la Société PHILIPPART citée par M. DETOURNAY. La convention initiale avait été conclue en 1870 avec la Société des Chemins de fer d’Orléans à Rouen représentée par M. le Vicomte Louis de VILLEMONT. Cependant, à la première session d’avril 1887, à propos d’un vœu du Conseil Général tendant à la création d’une halte sur la commune de Chaudon, M. MESQUITE rappelle "lors de l’étude du projet PHILIPPART et en raison des inconvénients du tracé qui plaçait le chemin de fer dans la vallée, en divisant le bourg de Chaudon en deux tronçons, il avait été convenu que Chaudon recevrait une compensation dans l’établissement d’une halte". Une société PHILIPPART aurait donc bien participé aux études initiales mais à quel titre, pour le compte du Conseil Général ou pour le compte de la Compagnie d’Orléans à Rouen ?

On a vu que l’emplacement pour la construction de la gare de Nogent-le-Roi avait fait débat. Il est peu probable que l’ancien tracé sur la rive droite avait prévu de franchir l’Eure au niveau du pont de la bretèche puisqu’il aurait déjà été positionné sur la bonne rive pour aller vers Maintenon par Chandelles même si la voie avait du passer entre Chandelles et l’Eure. Si la modification voulue par M. MESQUITE et finalement retenue par le Conseil Général a affecté le tracé, c’était principalement sur le territoire de Nogent-le-Roi car la voie sur Coulombs vers Chandelles dont le remblai existe toujours en ligne droite n’avait pas de raison de faire un méandre vers le pont de la Bretèche à partir du moment où il n’y avait pas de gare à Coulombs et que ce tracé avait été arrêté dès 1872.

Le long de cette ancienne ligne, il existe entre Dreux et Maintenon des ponts en maçonnerie sur des ruisseaux et des chemins. Mais tous les ponts d’importance en longueur sont équipés de tabliers métalliques. Aurait-il fallu une pile de pont pour un tablier de 18 mètres comme c’était prévu à l’origine pour franchir l’Eure ? Pour quelles raisons, il n’y a pas sur chaque berge de l’Eure les vestiges des culées en maçonnerie destinées à recevoir les extrémités du tablier métallique ?

Est-ce que l’idée que cette pile de pont pouvait supporter une passerelle avant la construction du pont routier de la Bretèche en 1879 est absurde ? La passerelle à remplacer était ancienne et dans ce cas, la pile de pont pourrait remonter au début du dix-neuvième siècle ou à la fin du siècle précédent. Il faut remarquer que la passerelle à remplacer était sur Lormaye puisque c’est cette commune qui prend en charge les frais de son remplacement par la construction du pont de la Bretèche et, clairement, la pile de pont au milieu de l’Eure est sur le territoire de Coulombs.

Il reste une dernière hypothèse. Le manuscrit de l’abbé d’Espagnac sur l’abbaye de Coulombs et les Seigneurs de Nogent-le-Roi indique qu’un pont existait en 1346 sur le chemin de Coulombs à Lormaye. En 1346, on allait de Nogent à Coulombs que par la rue des Ponts Marins sur Nogent qui aboutissait au fond de la rue de la Ribordière sur Coulombs. C’est Sully qui fait construire une route plus directe par Lormaye entre 1607 et 1613. Puis il faut attendre 1867 pour la route actuelle avenue de l’abbaye. Le domaine de l’abbaye s’étendait face à Lormaye. Le chemin qui conduisait à Lormaye devait contourner ce domaine par la rue des Remparts à Coulombs puis par le chemin qui mène aujourd’hui au pont de la Bretèche. Où se situait ce pont en 1346 ? Il n’en reste aucune trace d’autant plus que le cours de l’Eure a été modifié sous Louis XIV vers 1685 avec les travaux de l’aqueduc de Maintenon. Il est possible que ces travaux aient pu entrainer la suppression du pont s’il existait encore alors que la rue de Sully avait déjà été construite.

Objectivement, je ne pense pas que cette pile de pont puisse correspondre à un vestige du pont de 1346 qui aurait résisté jusqu’à nos jours. En revanche, ce peut être le vestige d’une passerelle construite par les moines à l’époque de Louis XIV en remplacement du pont précédent pour relier les deux rives du domaine de l’abbaye sur le territoire de la commune de Coulombs.

Il me restait une comparaison à faire : est-ce que la pile proche du pont de la Bretèche est similaire à celle d’Ecluzelles ? Je n’avais jamais eu la curiosité d’aller voir les travaux faits à Ecluzelles dont il est certain qu’ils ont été exécutés pour le chemin de fer. C’est en réalité un ouvrage d’importance qui était prévu puisque pas moins de quatre piles ont été construites. La première sur la rive gauche à l’aplomb de la rivière, la seconde au milieu de la rivière, la troisième à l’aplomb de la rivière sur la rive droite, la dernière construite sur le terrain rive droite. On comprend qu’il était tenu compte des inondations et qu’on prévoyait un pont plus large que la rivière à l’image de ce qui a été construit à Coulombs. Le jour de ma visite, j’ai rencontré sur place le propriétaire du terrain rive gauche qui m’a indiqué qu’il avait acheté le terrain à la S.N.C.F. ce qui confirme les rapports du conseil général sur l’achat du terrain et la construction de l’ouvrage. Il m’a précisé de plus que son acte contenait une servitude par laquelle il était tenu de maintenir en bon état les constructions sur son terrain.

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Vestiges de construction d’un pont à Ecluzelles

Ces constructions sont-elles identiques à celle du pont de la Bretèche ? A mon avis, pas vraiment. D’abord, elles sont plus hautes au dessus du niveau des berges pour manifestement ne pas gêner le passage de l’eau en cas d’inondation. Celle du pont de la Bretèche est restée au niveau des berges alors que le pont réellement construit est lui aussi surélevé. Ensuite, à Ecluzelles, leur finition n’est pas identique à celle du pont de la Bretèche qui présente à son sommet une belle finition en pierre de taille.

Je crains que ce mystère va rester entier sauf si des plans ou archives des anciennes sociétés intégrées dans la S.N.C.F. peuvent prouver une construction avant la déchéance de la concession de la compagnie d’Orléans à Rouen. On notera que si le nom des entreprises adjudicataires des travaux en 1882 et 1883 est connu, les entreprises ayant travaillé pour le compte de la Compagnie d’Orléans à Rouen ne sont pas citées.

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La pile de pont en février 2019

Aujourd’hui, cette pile de pont est très dégradée. Comme la rivière appartient par moitié aux propriétaires des terrains qui la bordent, on peut dire que la pile de pont leur appartient également par moitié. C’est le souci de M. BÉZARD habitant à Lormaye, propriétaire du terrain sur Coulombs où se trouve le chalet. Il se désole de voir ce curieux vestige appelé à disparaître. Il a eu l’idée de le signaler au journal L’Écho Républicain qui a demandé à ses lecteurs en 2018 de recenser les éléments originaux du petit patrimoine à sauvegarder.

C’est une très bonne initiative car cette pile de pont a eu une réelle utilité en 1944. Lorsque les bombardements ont endommagé le pont routier de la Bretèche, elle a été utilisée pour y installer une passerelle provisoire afin de relier les deux rives de l’Eure sur le chemin de Lormaye à Chandelles.

Roger TEMPÊTE